Le dernier verre

Des mois que je fantasme cet instant : fin de soirée, tout le monde est un peu échaudé par les tournées de bières et de cocktails acidulés. Je note son regard posé sur moi, intense, illuminé un bref instant par la flamme de son briquet chromé. Qu’est ce qu’il peut être beau, figé au milieu du tumulte nocturne.

Je me prépare à partir, ou plutôt, je m’agite sur ma chaise en espérant attirer son attention. Tournée de bises générales, y compris au vigile du bar qui ne me connaît pas et me constate d’un air suspect, alors que j’attaque sa deuxième joue, mal assurée sur mes compensées de huit en raphia.

Je prends mon élan et m’avance vers lui. Évidemment, il est en pleine conversation avec un échalas aux yeux azuréens, ce qui a le don de démolir les maigres espoirs que je cultivais. Mais je tente une approche dite « en crabe », qui consiste à me couler entre l’intruse et l’objet de mes attentions.

Résultat espéré : un clin d’œil glamour, une plante verte qui retourne dans son bac à compost, et une chaude bise à mon futur amoureux.

Résultat obtenu : un talon qui se coince dans le caniveau, un coup de coude malencontreux dans le côté de la pauvre fille, et un face-à-face des plus gênants avec Lui (nez contre nez, oui, oui). Je marmonne une salutation chevauchée par une excuse, transpire à grosses gouttes sur mon chemisier fleuri neuf, et m’enfuis à une allure aussi vive que ma cheville douloureuse me le permet.

Au métro, le rideau de fer est déjà tiré : je rejoins la cohorte de fêtards encore gris, s’efforçant d’entrer en télépathie avec les chauffeurs de VTC encore disponibles et hors de prix, tranche horaire cruciale oblige.

En m’éloignant dans une ruelle, je parviens à attraire un véhicule : problème, nous devrons faire un crochet pour prendre un autre passager.

A l’abri dans l’habitacle fleurant bon le désodorisant menthol-citron-kebab froid, je me déchausse : dans la bataille, mon collant a filé jusqu’aux genoux. Mes cheveux ont opéré une révolution électrique et forment désormais une osmose sphérique à faire pâlir les Jacksons, période ABC. Mon maquillage me rapproche plus de Pollock que du Titien et mon niveau de sudation me rappelle que les forêts humides ne sont pas si lointaines…

Bien sûr, le passager impromptu n’est autre que mon objectif de cœur.

Lorsqu’il se glisse à côté de moi, je ne sais pas si je dois mettre ma tête dans mon sac ou pleurer. Il me regarde de son drôle d’air – tension érotique tellurique – puis esquisse un large sourire : « bah alors ? Je t’ai envoyé cinq messages tout à l’heure, je commençais à m’inquiéter ! ». J’ouvre les lèvres pour protester et note la position « silencieux, sans vibreur » de mon téléphone de malheur. Messages adorables me proposant d’aller danser dans un troquet voisin. Je décède en silence, en un sourire grimaçant de gêne.

« Tu habites où ? » je murmure.

« Loin ! Je vais tenter de dormir chez un pote, au culot, on verra bien »

« Si cela te dit…enfin, si tu n’as nulle part où…quoi qu’en dise la loi…mais n’y vois là aucune obligation…un dernier verre…qui sait…tu peux dormir chez moi » j’avance.

« Il en est hors de question, je n’ai pas à t’imposer mes petits soucis de transports, j’aurais dû vérifier mes horaires de RER… »

« Puisque je te dis que ça ne me dérange pas ! » Je pense avoir hurlé cette dernière phrase, au regard amusé du chauffeur dans le rétroviseur.

« Tu en es certaine ? » articule t’il de sa bouche parfaite.

« Certaine » je balbutie, frémissante, un épais voile de buée sur mes lunettes.

Arrivés chez moi, je me jette dans la cuisine pendant qu’il se déchausse. Je fais chauffer une bouilloire de thé, le plus fort, chargé en gingembre et citron, nuit blanche assurée. Dans le reflet de la vitre, je tente de rafraîchir mon teint blême de ce coup du sort inespéré.

« Tu as besoin d’aide ? »

« Non, non, je t’en prie, installe-toi sur le lit, je veux dire, le canapé-lit »

Je prépare un plateau avec quelques cookies et la théière débordante. Tandis qu’il se lève pour me débarrasser, je me souviens que mon pyjama pilou grenouillère-oreilles de panda trône dans la salle de bain.

« Je peux utiliser ta salle de bain ? »

« Oui, c’est juste la porte à droite ». Nox horribilis.

Au son de ma playlist Spotify « Love & bliss », je commence à me détendre. La bouche pleine de gâteau, il se lance dans des imitations irrésistibles. Sa main parfaite frôle parfois mon bras, mais je garde le sourire affable de l’innocence forcée, comptant sur mon breuvage pour étirer la nuit autant que possible.

« Et tu n’as jamais vu Psycho ? »

« Non, et oui, je sais que c’est un classique ! »

« Ecoute, je connais un site de stream terrible, attends, il faut absolument que tu voies la scène de la douche » dit-il en s’avançant près de l’ordinateur. « Je peux ? » J’opine du chef, un peu inquiète qu’il ne tombe sur une page d’un site de compatibilité des prénoms (les nôtres).

« Ok, c’est parti »

Le film se lance ; le noir et blanc, très peu pour moi, mais je tente de faire bonne figure, il a l’air si fier de me présenter son film favori. Hors de question de lui dire que je l’ai déjà vu, je le sens terriblement heureux de me commenter chaque scène, critique ciné improvisé au cœur d’un Paris sommeilleux.

Alors que l’héroïne prend son bain fatal, j’ose poser ma tête contre son épaule. Mes yeux picotent : sûrement l’air sec estival.

« Je croyais que tu ne le ferais jamais » me souffle t’il.

Peut-on rougir lorsque nos joues cramoisies font déjà pâlir tous les champs de coquelicots du pays ? Des mots se bousculent sur ma langue sans qu’aucun n’atteigne le monde intelligible.

« Tu sais », poursuit-il, « quand je t’ai vue dans ce taxi, c’était comme un signe, et… »

C’est le roucoulement d’une tourterelle désœuvrée qui me réveille. Je me redresse brusquement : huit heures du matin, je suis dans mon clic-clac, enroulée dans une couverture, mes vêtements sont en place, je ressemble à un paysage secoué dans une boule à neige.

Je pousse un grognement sourd dans mon oreiller : j’ai dormi dans un moment pareil, dormi au lieu de me lancer dans une nuit torride avec cette personne-là. Le sommeil n’est que trahison.

Je m’arrache à mes draps et titube vers la salle de bains : l’onde brûlante emportera ma mine défaite et, qui sait, un peu de ma déconfiture.

Il est là, allongé dans la baignoire, mon deuxième oreiller sous la nuque, mon pyjama en guise de doudou.

Je le regarde dormir un instant : sous souffle régulier, ses cheveux en bataille, sa barbe naissante, un bras ballant au-dessus du rebord, la théière et son mug sur le carrelage, je me fabrique en quelques secondes une bibliothèque d’images éternelles.

Et puis je retourne me coucher, me bénissant d’avoir confondu les sachets de verveine avec ceux au gingembre.

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