L’hécatombe

 

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L’hécatombe avait commencé de façon inattendue, avant même que Lou n’ait eu le temps de le réaliser.

C’était Clélia qui avait porté le premier coup. Un mercredi soir, elle avait préféré regarder un polar avec son nouveau mec plutôt que de rejoindre la bande des cinq inséparables copines. Puis, cela avait été Emeline, et son dîner-couple du vendredi. Des cinq, il ne restait que trois pauvres âmes, mais Lou, Karine et Mariama tenaient bon. A trois, on peut toujours boire, draguer et débriefer les plans foireux, non ?

Peu à peu, et malgré leurs liens avec le patron, elles avaient été déplacées plusieurs fois, dans leur bistro préféré, parce qu’une table de six pour trois filles, cela faisait désordre. Elles acceptaient toujours sans broncher, tellement attachées qu’elles étaient à ce lieu chargé de souvenirs où elles se retrouvaient souvent le dimanche, vers quatre heures du matin, à passer des vinyles sur la vieille platine de l’arrière-magasin tout en s’enfilant verres de porto et tartines de mousse de canard.

Un samedi matin, pour le brunch, Mariama n’était pas venue. D’après son texto laconique, sa persévérance sur Tinder avait fini par payer, et le grand roux aux dents du bonheur lui avait proposé un week-end surprise à Bruxelles. Elle a une chance de cocu, non ? avait persiflé Lou, mais au lieu de ricaner comme à l’accoutumée devant ses critiques mesquines, Karine avait plongé le nez dans son assiette d’œufs pochés/chou kale sauté. Deux verres de mimosa plus tard, elle lui avouait avoir dû laisser tomber ton petit-déj with benefits avec son mec pour venir la rejoindre, pour ne pas la planter, en fait. Ça, Lou ne l’avait pas vu venir. Ainsi son partenaire de kizomba avait fini par rassembler ses forces, et la conquérir. Se sentant inexplicablement coupable, elle l’avait renvoyé chez elle : elle n’avait jamais vu Karine irradier autant qu’en la quittant, sautillant presque dans la rue. Bon, après tout, il restait le téléphone.

Rentrée chez elle, la voici s’installant confortablement dans son canapé, pour un call avec Clélia (durée moyenne habituelle : trois heures), histoire de lui narrer la teneur des évènements. De suite, elle retrouvait avec soulagement son amie, mordante et pleine d’esprit. Quinze minutes après, celle-ci doit pourtant raccrocher. Déjà ? s’insurge Lou. Oui, désolée ma belle, je dois me préparer, on sort voir une pièce avec Chou. Chou ? C’était aussi ridicule que gustativement répugnant.

Passé vingt-et-une heure, elle décidait de faire comme dans les films, et de dîner seule, à leur table habituelle. Elle s’y voyait déjà, femme fatale pensive derrière la baie vitrée du troquet, les yeux rivés sur la ville plongée dans la nuit, claquements de talons sur pavés mouillés, lumières incandescentes.

Arrivée Chez Maurice, la salle est comble, et une serveuse exécrable lui hurle tout est réservé, mais j’ai un coin qui se libère dans quarante minutes. Le coin en question est une table sortie des Enfers, poisseuse, boiteuse, entre la porte des wc (dont le loquet est cassé depuis 1999) et les escaliers. Lou tente sa chance et en envoie aussitôt une photo à la bande dispo pour un osso-buco ? Une dame aux allures de Mathusalem est pour le moment bien calée à la place convoitée : soufflant sur son potage, elle marmonne, en un monologue inaudible. Elle décide d’abandonner la partie.

Sur le point de rentrer, Lou note que Westward the women passe au cinéma du coin. Elle s’enfonce dans la salle, non sans un énorme sachet de Maltesers à la main. Alors qu’elle coupe le son de son mobile, un message apparaît « A : 21h45 // De : Emeline // Oh ma pauvre, la table des exclus ! Pourquoi tu ne sors pas avec des copines, plutôt ? » Elle décide d’éteindre son portable pour le week-end.

Bas les masques

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Oui, ses prières avaient enfin été entendues.

Des rencards foireux aux blagues contenues, des mecs aux préliminaires dignes d’une autopsie dans NCIS, tous ces grands moments de solitude trouvaient enfin, enfin ! un heureux dénouement.

C’est à la faveur d’un anniversaire costumé qu’elle l’avait rencontré.

Son total-look Reine des Neiges l’avait tout de suite charmée…ou était-ce plutôt sa manière de lui proposer une tartine de houmous, un bout d’olive noire coincé entre les dents ?

Très vite, ils s’étaient mis à injurier chacun des personnages de Dora l’exploratrice, comme ça, d’instinct. Ils avaient critiqué la mode des carreaux, les hipsters dans leurs triplex à Montreuil ou Pantin, les écrivains qui, se sachant belles.beaux gosses, étaient toujours en photo sur leurs livres…et à quel point ils ne lisaient que ceux-là, du coup.

  • Leurs références musicales ? Why Mud et Jordan Rakei en boucle sur leurs platines ;
  • Lost vu et revu en streaming jusqu’à en perdre le sommeil (puisqu’on vous dit que la fin est beaucoup claire qu’il n’y paraît!) ;
  • Passion commune pour les courgettes sautées et le poulet rôti-mayo, en sortant d’une soirée très raisonnablement arrosée ;
  • Finir mutuellement leurs phrases, avant même de les avoir commencées, check.

A la fin de la soirée, ils s’esclaffaient sans raison, et la connivence, palpable, les isolaient peu à peu du reste des convives. Ou alors ces derniers s’excluaient-ils eux-mêmes, comme tous ceux qui assistent, impuissants, à la naissance d’une idylle ?

Une heure du matin. La fête bat son plein, mais il est temps pour eux de partir, question de principe.

Devant la bouche de métro, leurs œillades se font plus insistantes, le flux de paroles ralentit…Elle ose lui souffler « tu as quelqu’un, en ce moment ? », «Je te dirais que c’est très, très, compliqué, et toi ? » « La même ».

Il lui propose alors un « dernier verre…de thé vert » qu’elle accepte en un éclat de rire bien trop nerveux pour être innocent.

« Au fait, il serait temps de les retirer, non ? » Parce qu’avec l’euphorie, ils avaient complètement oublié de retirer leurs masques, lui de Deadpool (oui, avec un costume de Reine des Neiges), et elle de chat (déguisement de Neytiri déguisée en serveuse déguisée en félin).

« Ok, en même temps à trois. Un…»

C’est quoi son prénom, déjà ?

« Deux… »

Ah oui, Romain !

« Et trois ! »

Romain…Comme son mec.

Comment se libérer de ce mec qui vous colle à la peau ?

5 problèmes, autant de (presque) bonnes solutions.

  1. Il se rappelle à votre bon souvenir une fois tous les six mois :

Les faits : alors que vous êtes en phase harmonie totale avec votre moi profond (le yoga et le vin rouge, ça aide), vous recevez, en plein brunch dominical, un message sur votre répondeur, « Salut beauté, j’ai vu une plante verte, et ça m’a fait penser à toi. OP pour un café en bas de chez moi ? ».

Le problème : sous le choc, vous vous mettez à confondre le prénom de votre tout nouveau mec (odeur de croquettes) avec celui de votre chiot (odeur de café, euh, hein ?!), et vous interrogez : est-ce que laisser en plan votre cocker, ça le fait ?

La solution : investissez dans un un cochon d’Inde génétiquement modifié, programmé pour vous déchiqueter le doigt dès que la simple envie d’aller Le rejoindre vous effleure l’esprit. Prévoyez un vaccin antirabique, on ne sait jamais.

Sinon, il existe une offre spéciale sonneries de téléphone : Michel Sardou avec « les blacks sont plus musclés » ou Catherine Deneuve et son dernier titre « Baiser volé à six dans le RER D », quelque chose de dissuasif, quoi.

 

  1. Il s’adresse à vous de manière ambigüe :

Les faits : Lui : « je pense que j’ai beaucoup à donner à une femme », « tu es la plus grande erreur de ma vie », « ton corps me donne des frissons », voire « au pire, je t’épouse ».

Le problème : vous vous jetez à son cou, balbutiant entre deux sanglots que vous aussi, vous trempez vos draps en rêvant de lui. Il vous repousse sèchement : « mais, qu’est ce qui te prend ? Je te parle de Lou, ma copine qui vit à Bruxelles, voyons. On va fêter nos deux ans là-bas, d’ailleurs. Tu ne pourrais pas me prêter ta caisse, pour y aller ? ».

La solution : ses propos relèvent au mieux de l’insulte, au pire du connard intersidéral. Mais le doute subsiste, hein. Apprenez plutôt le japonais : quitte à intégrer une langue complexe, autant qu’elle vous soit utile.

 

  1. Ses commentaires sont flous :

Les faits : vous, un micro débardeur, un festival, entourée de vos meilleures amies, un poney aux mèches blondes en arrière-plan. Soudain, une alerte : Rémi a liké votre photo et a posté un commentaire : « Great view ! ».

Le problème : Ce like, c’est pour le festival ? Pour votre débardeur, acheté une taille en dessous à dessein ? Pour Hélène, à votre droite, fille cachée d’Elvis Presley, John Trudeau, Kate Moss et Naomi Campbell – oui, c’est possible, non, je ne vous dirai pas comment – (pourquoi est-ce votre amie, déjà ?). Ou alors, c’est pour le poney… Et s’il a ajouté Hélène en amie d’ailleurs, c’est uniquement pour se rapprocher de vous, c’est certain…

La solution : déjà, un commentaire en anglais d’un mec qui vient de Perpignan, c’est louche, et tellement hors-sujet. Ensuite, la fonction « bloquer » n’est pas uniquement faite pour tenir à distance raisonnable les militants pro-Jack L’éventreur, pro-vie, pro-Front National, pro-Dracula, et les hommes sans humour.

 

  1. Il ne répond pas à vos messages

Les faits : prenant une grande inspiration, après des heures d’hésitation au boulot, les yeux rivés sur votre mobile (vous pouvez vous asseoir sur votre promotion, hein), vous vous décidez à le relancer, après des jours (ok, 24h) de silence, par un texto léger-mais-pas-trop-et-en-même-temps-sexy-mais-qui-n’en-dévoile-pas-trop-qui-fait-femme-cool-et-indépendante-et-romantique-mais-sans-pression : « coucou 😃 ».

Le problème : il ne répond pas, et vous entrez dans la 60ème heure. Est-ce que se repasser l’intégrale de Scrubs peut être comptabilisé en heures de sommeil ? Peut-on mourir d’attendre en vain ? Vous maudissez ce smiley jaunâtre qui est certainement la cause du réchauffement climatique et de l’échec de votre sublime texto. Attendez, un bip ! Ah non, juste une alerte braquage dans votre bijouterie. Vous vous rendormez, écœurée de tout.

La solution : ne l’attendez plus. Patinez, pratiquez la corde à sauter et les dîners entre amis de manière intensive. Ne le stalkez plus sur les réseaux sociaux (oui, Instagram en est un. Oui, le faire stalker par une pote, c’est pire). Pourquoi ne pas relancer pour un café ce mec que vous trouvez choupi-mais-sans-plus ? Alors, en effet, il prononce Michael Jackson mikaellejacquessonne, et aime tellement l’ail qu’il semble en utiliser les gousses en guise de dentifrice et d’eau de toilette mais lui, au moins, répond aux messages à la vitesse du son (tout porte à croire qu’il vit dans votre téléphone). Ah oui, et prévenez les flics.

 

  1. Il débarque toujours à l’improviste :

Les faits : enfin, ce soir, Charles vous a conviée à un dîner avec ses parents dans le meilleur resto de la ville. Vos escarpins vous font vaciller, votre tenue menace de vous asphyxier à chaque sourire, mais vous vous sentez plus prête que jamais. On sonne : c’est Lui, une demi-bouteille de mousseux (vous détestez ça), une boîte de mini-makis (pour une personne) et un sachet de nougats au sésame (vous êtes diabétique) dans les mains. Il vous laboure de son regard de braise : « tu aurais des baguettes ? ».

Le problème : noyée dans ses yeux lavande, vous êtes prête à passer la soirée en robe du soir, en le regardant manger, jusqu’à ce qu’il file s’endormir chez sa copine (elle finit de bosser dans 10 minutes), tandis que vous lui confiez votre secrète blessure d’enfance (un incident entre une cage mal fermée, un tigre et un clown, en 6ème).

La solution : ne lui autorisez que le périmètre de votre paillasson. Chaussez des ballerines, vous irez plus vite. Dans le taxi, n’oubliez pas de composer le 01.42.41.16.43 : c’est le numéro d’un service de traitement des nuisibles. Ultra efficace.

[De retour du musée] MALI TWIST, Fondation Cartier, Paris 14ème

Le continent noir est à l’honneur à Paris cette saison avec une rétrospective consacrée au photographe malien Malick Sidibé (1935-2016), vingt-deux ans après l’exposition qu’avait présentée la Fondation en 1995, inédite à l’époque.

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Né en art comme on entre en religion, celui que l’on surnomme l’œil de Bamako a su poser, sa vie durant, un regard aussi tendre que fervent sur ses contemporains. Sillonnant les bals poussières et les surprises-parties, armé de son appareil Brownie Flash, il se fait connaître en immortalisant les dieux et déesses des nuits chaudes bamakoises, entre frénésie yéyé et nouvelles indépendances.

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« Le noir et blanc, c’est la vie »

Né en 1935 à Soloba, village du Sud-Mali, le jeune Malick, après un diplôme de joailler de l’École des arts et des artisans soudanais de Bamako, intègre en 1955 le studio Photo Service de Gérard Guillat-Guignard.

Très vite, l’année suivante, il commence à saisir des instantanés de cette époque charnière, deux avant la proclamation d’indépendance du pays. En 1962, il ouvre son propre studio, Studio Malick.

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Il se spécialise dans la photographie documentaire, faisant de la jeunesse son sujet de prédilection : c’est cette atmosphère singulière, capturée avec une empathie propre à l’artiste, à laquelle l’exposition fait la part belle.

En témoigne Nuit de Noël (Happy Club), sélectionnée par le TIME comme l’une des « 100 photographies les plus influentes de l’histoire ».

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« L’image ne trompe pas »

A partir de 1976, Sidibé fixe son objectif dans son studio, qui devient le passage obligé de la capitale malienne. Portraits de famille, fashion victims, personnages hauts en couleur en tout genre, accompagné (ou non) d’un mouton, d’une moto, en tenue d’apparat, toutes les fantaisies sont permises.

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Entre fierté et exubérance, les portraits de l’artiste déroulent le fil d’une certaine époque de liesse absolue. La joie, l’insouciance, le visiteur prend part aux élans spontanés d’une génération incandescente.

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Vibrant hommage à l’énergie créative d’un artiste aussi discret que prolifique, Mali Twist se veut également le témoin d’un art contemporain africain désormais incontournable. L’exposition, avec plus de 250 photographies, donne à voir l’éclosion inédite d’une veine de créatifs affranchis, malgré le tumulte de l’histoire, à l’image de Paa Joe.

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Un rayonnement qui dépasse les frontières africaines, comme en témoigne Janet Jackson dans son clip Got ‘till It’s Gone (1997).

A partir de 2000, Sidibé accumule les récompenses, notamment, le Prix international de la photographie (Fondation Hasselblad, 2003), Lion d’Or d’honneur (52e Biennale d’art contemporain à Venise, 2007), Infinity Award for Lifetime Achievement (Centre de la Photographie de New York, 2008).

Le photographe confidentiel est désormais une étoile consacrée internationalement.

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« Danser, c’est bon ! »

Dès notre arrivée, nous sommes embarqués dans un voyage sensoriel complet. Bercé par une bande-son particulièrement soignée, conçue par l’écrivain Manthia Diawara et André Magnin, galeriste et commissaire de l’exposition (aux côtés de Brigitte Ollier), un studio-photo est même soumis à la fantaisie de chacun, à l’aide d’accessoires délicieusement rétros.

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Jusqu’en février 2018, différentes soirées seront proposées, parmi lesquelles une carte blanche à Ballaké Sissoko (les 5 et 6 février 2018) ainsi qu’un « bal populaire » avec l’Orchestre Taras (le 17 février 2018).

Une fête dans la fête que n’aurait pas boudé Malick Sidibé, pour qui « dans la vie, il faut s’amuser, après la mort, c’est fini ! »

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 Malick Sidibé – Mali Twist, jusqu’au 25 février 2018 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain (Paris XIVème).

 

 

Images @Andre Magnin and Hackelbury Fine Art

[Une déclaration à] Nicolas Fargues : à l’épreuve de la mélancolie

fargues derrière toi

Paris XIVe, l’après-midi, l’été, une terrasse de café coincée entre le boulevard et la bouche de métro.

Mon amie Lisa et moi devisons : faner nos plus belles années à user nos mom jeans à l’ombre d’un amphithéâtre frappé d’un éclairage au néon que les morgues les plus modernes envieraient, plus qu’assez.

Le nez plongé dans la crème de mon café, je croise le regard d’un passant, quarantaine sportive. Coup d’œil furtif, je me décompose, ma mémoire photographique fait son œuvre.

A ma mine livide, ma comparse s’inquiète. A peine ai-je la force de balbutier : NI.CO.LAS.FAR.GUES.OH.PU.TAIN.

« Qui c’est ? Tu le connais ?

– J’aurais aimé…

– Vas-y, fonce alors, va le saluer !

– Non… Je vais décéder dans la seconde si je l’approche de trop près.

– Vas-y, où tu le regretteras !

– Ok… Je suis comment, là ? »

Je me lève. Mes jambes répondent mollement à mes sollicitations contradictoires. Y aller et pleurer ? Retourner zoner à ma terrasse fétiche ? Y aller et rester muette ?  Trois mètres nous séparent mais ma cible se déplace de plus en plus rapidement. Comment l’interpeller ? Nicolas ? Monsieur Fargues ? Hey, Nico ? Nicolas, mais quelle surprise !

Les réponses les plus élémentaires sont dans la nature même de ma maladresse. Je percute une pomme de pin, manque de me fendre la cheville, ma main tendue touche son bras, il se retourne, je me rétablis avec l’élégance d’un albatros mazouté. Mon âme fait sa révolution autour de cette silhouette élancée, citadine et, somme toute, parfaitement humaine. Le souffle court, je hurle à moitié : « Nicolas bonjour, je suis Fargues !»

Depuis cette rencontre aussi mystique que déconfite (« ah oui, vous avez aimé mon livre, mais lequel ? » « J’étais derrière toi, votre premier ! » « Ah non, j’en ai écrit d’autres avant » « Oh *soupir* »), j’ai eu à cœur de découvrir le héros farguien.

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Alors je l’ai convoqué, quatre ans durant, à mon chevet, dans mon sac à main, la poche de ma veste. Entre deux dossiers, une expo-photo, lors d’un périple en train, je l’ai porté. Je l’ai palpé, retourné, respiré à pleins poumons, corné. Ses tribulations ont parfois éclairé les miennes.

Aujourd’hui, je me sens prête à le convier à une réunion privée : juste une table, et puis nous, dans un café un peu paumé, deux étrangers prêts à toutes les surprises que seule la lecture permet encore de produire. Le laisser me citer, avec sa mine amusée, les différentes déclinaisons de sa psyché retorse.

C’est qu’au fil de ses dix romans (plus un en duo avec Iegor Gran, plus le prochain à paraître en 2018), Nicolas Fargues dresse le portrait d’un alter-ego à la contagieuse amertume, compulsant les travers de l’homme moderne à coups de scalpel bienveillants.

Des micros lâchetés de son héros, qui fondent son hédonisme bancal, l’auteur a tracé les contours de la retentissante absence d’un homme à sa propre vie, incapable de se donner les moyens de ses rêves.

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Si j’ai découvert cet auteur par J’étais derrière toi, j’ai dévoré, par la suite et dans le désordre, One Man Show, puis Le Roman de l’été, et puis Le Tour du propriétaire, et puis Beau Rôle, et puis Au pays du p’tit, et puis… Je n’ai pas cherché à l’aimer : ce n’est qu’en pratiquant ses œuvres que sa compagnie m’a été de plus en plus agréable, puis indispensable #accromaispastrop

En écrivant ces lignes, je l’avoue, je crains son sourire sarcastique, mais, déjà, je confonds la figure romanesque avec son parfait inconnu d’auteur, lequel a réussi le pari fou d’élever le pire des hommes moyens au rang de meilleur d’entre nous.

Rien n’échappe à son regard acide, charnel, de la plus petite vergeture à une confortable empathie toute empruntée. Ses fulgurances quant à la nature humaine en font un animal à sang froid frappé d’un génie certain, avec ce substrat de confiance en soi qui lui manque pour briller plus fort.

Alors, se circonscrivant à sa survie quotidienne, il ressasse angoisses et maigres victoires, sous une plume aussi drôle qu’implacablement crue. Entre le rire et le soufre, Fargues a décidé de ne pas choisir.

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Antoine, Romain et les autres, ces tristes sires de papier, partagent une force séductrice en forme de « pourquoi pas », des ambitions aussitôt découragées, une envie non pas d’avancer, mais de stagner un peu moins, sans aucun manifeste, juste en murmurant leurs résolutions entre deux étreintes tièdes.

Le héros farguien : un nomade mû par un besoin viscéral de se comprendre à travers le regard de l’autre. Un type porté par le souci de ce qui meut l’humanité #leprojetd’unevie

Et puis, imprégné de tant de visages, de tout ce suc, de ces cultures, il cisèle et alimente à l’envi sa passion profonde : l’altérité. L’écrivain fascine par son amour de notre condition, aussi fade, aussi douce, aussi acide soit-elle.

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Alors que la porte se referme, Fargues continue de regarder par la serrure. Alors que les invités s’éloignent, il est l’un des rares à se retourner, à accepter de décliner le tri sélectif opéré par nos mémoires afin d’en extraire tout le concentré de brutalité pure, qu’importe si un peu de nos bassesses s’échappe de sa plume et affleure aux yeux de tous.

Aucune envie de faire figure de mentor : Fargues est avant tout un conteur, qui, à l’ombre de son arbre à palabres, narre ce que notre réalité désenchantée lui donne à ressentir. Il faut le voir, évoluant, amer et troublé, dans une époque qu’il connaît si bien qu’il pourrait en dessiner, les yeux fermés, les reliefs tourmentés.

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Ses personnages principaux tirent leur héroïsme de leur aptitude folle à se maintenir à la surface de l’eau, malgré leur tendance fâcheuse à boire la tasse avec délectation, et de l’assumer mollement, sans aucune fierté particulière.

En ce sens pourrait-on les qualifier d’anti-héros, mais ce serait presque nier le respect qui leur est dû. Ils pourfendent le mythe de l’homme fort, pour construire celui de ce mec, celui que vous croiserez rarement dans le métro mais plutôt à la terrasse d’un café lambda, feuilletant le dernier Echenoz tout en sirotant une bière brune dont il n’a pas vraiment envie, se demandant pourquoi tant de bruit autour du surclassé café de Flore. Où il finira tout de même la soirée, à regret.

A y regarder de plus près, il est clair que Fargues maîtrise l’art de tourner la lumière loin de son minois de modèle, et toujours plus près de ces non-dits qui fédèrent une nation toute entière (Au pays du p’tit). Il anticipe génialement l’ire dont il fera l’objet. Et n’en a cure. Et y va, la plume aiguisée, tendre encore, malgré les coups de maillets qu’il s’inflige. Mais qu’expie t’il donc ?

Fascination pour les solutions les plus alambiquées, goût prononcé pour l’auto-satisfaction, j’ose imaginer que sa narration n’est que le miroir déformant d’un auteur à la touchante humilité, prêt à saccager les moindres recoins de son intérieur bourgeois, remettant tout en cause pour le sourire d’une passante croisée par (beau) hasard #nonpasmoi

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Il s’affiche en soon to be vieux beau aux côtés du toffee Iegor dans un Ecrire à l’élastique dont on ressort hilare et rougissant. Ces mecs-là sont d’une dualité toute romanesque, offrant, à eux deux, le visage singulier de l’homme de notre vie.

Mais n’a-t-il jamais été amoureux, le héros farguien ? Comment le pourrait-il, tant le caractère organique du sentiment amoureux l’obsède, au point d’en soustraire, irrémédiable lucidité, tout le romanesque fondateur de nos premiers émois, déçus puis rebâtis, piétinés puis chéris, cycle inexorable ? Sa fascination pour les amours prodigieusement décevants participent à l’élever au rang d’adorable goujat, de salaud désirable, d’égocentrique délicieux.

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Fargues ne cache rien à son lecteur. Il refuse les ordonnances strictes de sa caste, dont il détricote les codes avec délectation, s’appliquant à faire voler en éclats l’armure que chacun met une vie à se fabriquer. Et la sienne, au passage.

De sa médecine, nul ne ressort indemne. Et c’est parce qu’il pratique sur lui-même sa propre chirurgie qu’il se fait tout pardonner, empêche le malaise, créant, au contraire, l’impulsion de l’explorer plus profondément encore et puis de veiller sur lui, de loin, sans qu’il ne le devine #enmodejoséphineangegardien

Parfois, je consulte ses romans comme on appelle un ami de (plus ou moins) bon conseil. Parce que dans ses constatations orphelines de réponses évidentes, il y a un peu des miennes. Et à deux, toujours plus forts, non, Nicolas ?

 

Bibliographie :

  • Le Tour du propriétaire, Paris, P.O.L.,
  • Demain si vous le voulez bien, Paris, P.O.L.,
  • One Man Show, Paris, P.O.L.,
  • Rade Terminus, Paris, P.O.L.,
  • J’étais derrière toi, Paris, P.O.L.,
  • Beau Rôle, Paris, P.O.L.,
  • Le Roman de l’été, Paris, P.O.L.,
  • Tu verras, Paris, P.O.L.,
  • La Ligne de courtoisie, Paris, P.O.L.,
  • Au pays du p’tit, Paris, P.O.L., 2015
  • Ecrire à l’élastique, (avec Iegor Gran) Paris, P.O.L., 2017
  • Je ne suis pas une héroïne, Paris, P.O.L., 2018 #hâtemoinonàpeine

#MecFragile

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 #LooseRoyale :

Il ne cherche à être ni séduisant, ni désirable. Dégaine mi has-been, mi-hipster (synonyme?), il aurait pu inventer les claquettes-chaussettes sans même s’en apercevoir. Il ne sait pas plaire, et cette ignorance-là est d’une efficacité redoutable. Sur vous, en tout cas.

#RencontreEnTarifChômeur :

Vous le croisez, enfoncé dans son siège, lors d’une séance de ciné matinale (5 euros) désertée de tous sauf d’un couple de retraités ensommeillés (gratuit pour les détenteurs de la Carte senior). Il vous a repérée, mais préfère se plonger dans l’admiration de son emballage vide de Twix (échantillon gratuit), moins risqué. Il finira par vous offrir un expresso Selecta (40 cents). Le sachet de madeleines (1,50 euros), ce sera pour le 3ème rencard, hein.

#SosMédecin :

Lors de votre premier date, il a rougi si fort que vous avez craint qu’il fasse un infarctus. Puis il a trébuché, tête la première, devant une de ces terrasses de café aux mille regards impitoyables (« lui ? Non, non, je ne le connais pas »).

Mais le plus gênant, c’est lorsqu’il s’excuse en butant contre la table basse, noie trois fois son Iphone dans la cuvette des wc, s’entaille la main avec une boîte de maïs à ouverture facile (?!), se fait mordre par un chat errant qu’il voulait secourir, saigne du nez quand il rit trop fort, noie trois fois son Samsung dans son bo-bun.

#AntiChuckNorris :

Votre premier «  je t’aime » ? Le souvenir de sa crise de larmes vous cause des insomnies (et de grands fous rires). Ses préliminaires émus de 45 minutes ? Vous enragez (« mais vas-y franchement, quoi ! »). Un verre de rosé dilué avec des glaçons ? C’est à peine s’il tient sur ses jambes. Vous avez honte de le battre systématiquement au bras de fer.

Pour lui, un écart alimentaire consiste à se resservir deux fois du quinoa. Ses jeans baggys font office de caleçons sur vous. Ses bras ? Ils sont si fluets qu’il peine à vous porter jusqu’au lit, vous et votre taille 38. Euh, ok, 40. Euh, ok, 42. Euh, ok…

#Sniper :

Ses remarques ou ses (rares) compliments tombent toujours à côté de leur cible et ressemblent à des exécutions sommaires (« je ne sors qu’avec des filles rondes », « je ne te ressers pas, j’imagine que tu es au régime »). Vous aimeriez lui rendre la pareille, mais au regard de sa constitution, vous préférez attendre de suivre d’abord votre stage de premiers secours.

#SourireEmailDiamant :

Tellement de raisons de prendre la fuite. Et puis, il vous sourit. Pas seulement avec ses lèvres ou ses yeux, mais avec ses joues, son front, ses cheveux, son buste #40°CàL’ombre.

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Quand il vous regarde, c’est comme s’il rêvait de vous avant de répondre, comme s’il avait sondé votre cœur sur le vif, sans aucun code à composer (que vous-même aviez oublié, entre deux mecs sans humour et un parfait rencard avec un parfait con) #CoupDeFoudreSansContact.

Vous fondez toute entière, dissoute en un seul battement de ses cils. Pauvre de vous. Un mec fragile ? Un mec, quoi.

 

Le Son by Les Gens Pressés #2

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Enfin !

Tout chaud, bien barré, fièrement indé, follement éclectique comme un frigo post réveillon de Noël, la playlist est de retour pour un deuxième round !

Le rendez-vous sera désormais mensuel et vos recommandations sont bruyamment attendues.

La thématique de ces 16 titres sélectionnés tendrement, comme un cubi chez Lidl une fin de mois : l’amour sexy/collant/fiévreux/distant/sur la fin/ébloui/gênant/apaisé.

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A vos casques…

 

 

[J’ai essayé pour vous] Entretien avec un contrat à durée déterminée.

entretien avec un vampire

“Signe!” “Je sais pas, j’ai comme un doute…”

 

Un long silence.

Je n’ose pas le regarder dans les yeux, alors, je fixe un point juste au-dessus de son épaule, histoire de donner une impression de concentration intense.

Je pense que je louche un peu, du coup.

Est-ce que vous comprenez notre positionnement ?

Je n’ai rien écouté, et pour cause : je crève de chaud.

Et puis j’ai faim, rapport à mon régime express afin de rentrer dans ce tailleur-spécial-entretien que je n’avais pas ressorti depuis des lustres.

Ma veste me serre sous les aisselles, ma ceinture me broie le ventre, mes pieds, comprimés dans les escarpins de ma pote Myrtille ont atteint un état de lividité cadavérique : quitter le bâtiment en rampant, ça, c’est fait.

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Oui, absolument.

Le voilà reparti dans son monologue. Sa veste en velours laisse entrevoir des boutons de manchettes décorées d’une fleur de lys. Est-il noble ou juste horriblement has-been ? Sa raie sur le côté et sa montre aussi rutilante que les Champs-Élysées le jour de Noël me donnent la réponse.

Je ne sais pas s’il me parle ou s’il s’écoute parler. S’il s’écoutait, il se suiciderait sûrement.

Quand il aborde comment il a intégré l’entreprise, à vingt-deux ans, en sortant de KFC, pardon, de HEC, j’ose un regard vers la baie vitrée : quelle vue magnifique ! Cette salle serait parfaite pour mon anniversaire : on pourrait utiliser ce mec comme d’une piñata…

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On est d’accord sur le principe, n’est-ce pas ?

Il fait le fier, sans que je sache bien pourquoi. Sans doute croit-il que je lui fais de l’œil : j’essaie juste de retenir mon eye-liner qui se mêle à ma sueur et menace de me rendre aveugle.

Tout à fait, c’est très juste.

Il ouvre le chapitre des qualités requises pour le poste. Je me concentre :

Le candidat de base se doit, au regard de la conjoncture actuelle, de posséder :

  • des connaissances larges des institutions, du droit, de la médiation culturelle et du système économique européen,
  • la maîtrise de Powerpoint, Photoshop et du logiciel de gestion COMPTASANSTVA,
  • un CAP BBG (Boulangerie-Boucherie-Garagiste),
  • un Master II en économie participative et en droit public,
  • le CAPES,
  • un LLM,
  • ainsi que de très bonnes notions de marketing, de droit rural, de stylisme,
  • une expérience à l’étranger…pour ce poste prestigieux d’hôtesse d’accueil.

J’acquiesce machinalement, trop occupée par une corde dépassant de son tiroir. Est-ce qu’il joue à se pendre, comme ça, entre deux rendez-vous ?

Vous souriez, et je le comprends tout à fait, mais comprenez bien que malgré les qualités de votre parcours et votre expérience, vous serez rémunérée, bien évidemment, sans que cela soit pris en compte.

Ah zut, la partie rémunération est en train de m’échapper !

J’ose un :

Je n’ai pas de prétentions particulières, juste un environnement de travail équilibré, stimulant et soucieux de voir une femme progresser. Et, somme toute, un salaire motivant me permettant de donner le meilleur de moi-même, voire, soyons fous, payer mon loyer.

Un silence, il me fixe, stupéfait.

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Soudain, il éclate d’un rire tonitruant : les verres de ses lunettes explosent.

Des canines d’une longueur inquiétante dépassent de ses lèvres. Sa chemise se déchire : un torse velu. Ses narines fulminent, ses souliers craquent : des pattes griffues. Il est devenu si grand que son ombre a plongé la pièce dans l’obscurité.

Il me tend un papier dégoulinant d’un liquide rouge épais, contrat à durée plus-que-déterminée, puis-je déchiffrer. Et, d’une voix d’outre-tombe :

Alors là, vous alors, vous êtes une comique, hein ? Rien que pour cela, vous le méritez, ce poste ! Signez maintenant ! SIGNEZ !

Je mords discrètement dans une gousse d’ail et tire de ma poche mon pieu en bois. Comme quoi, les annonces Pôle Emploi, hein…

 

 

 

 

 

 

 

Au corps de l’été

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L’été, je l’attends comme un Graal infini, le couronnement de tous mes efforts de l’année.

Parce que cet hiver, les coquillettes-gruyère n’ont pas eu raison de moi, oh non, pire encore, elles m’ont littéralement possédée, me faisant muter en über bonhomme Michelin rose, les poches pleines de Kinder Bready (œuvre du démon), un green-smoothie (pour les légumes) verrouillé à la main, tout en me fracassant au plafond de verre que représente l’inégalité salariale homme-femme.

J’ai méprisé les chouquettes mais les pizzas, mes amis, les pizzas devant une bonne série…renie ton père et ta mère pour la quatre fromages du jeudi soir, comme dit l’adage.

Une année durant laquelle j’ai cédé à l’angoisse de la balance en m’inscrivant au temple de la sueur et de l’ego sur-alimenté, j’ai nommé, la salle de sport. Un lieu béni où trois carrés de chocolat se convertissent irrémédiablement en une centaine de tractions. J’y ai découvert des muscles inconnus et les affres de la dure réalité (non, on ne peut pas perdre des cuisses tout en gagnant des seins en une heure de vélo).

Et puis, il y a eu la période électorale, durant laquelle ma consommation de glucides a sensiblement augmenté. La faute à mes angoisses nocturnes devant des chaînes d’info en continu m’expliquant que le FN, hein, et pourquoi pas ?

Oui, j’ai eu la satisfaction immense de traverser cette année au pas de course, entre quatre entretiens d’embauche particulièrement réussis (“On est bien d’accord : pas d’enfants pendant cinq ans, ok ?” / ” Gérer deux postes et être payée au Smic, ça vous convient ? “), quelques pauses cocas, quinze TER retardés, trois ruptures et autant de victoires.

J’ai croqué ces kilomètres la fourchette à la main et la mini-jupe aussi relevée que possible, courant à en perdre haleine après le temps, les projets personnels, piétinée par le manque de reconnaissance, la crainte d’échouer, mais brûlante d’une foi absurde en l’avenir. Alors après pareille année, j’ai hâte de parader en maillot deux pièces, bedaine triomphante, cuissot altier.

Mon corps de femme, moqué, vilipendé par les magazines féminins et leur littérature culpabilisante que j’utilise, à chaque solstice, en guise de tisons pour entretenir le foyer du barbecue.

Mon corps de femme, amoureux, épuisé, amaigri, rebondi, vibrant, critiqué, tatoué, affamé, dynamisé, éperdu. Les batailles de cette année l’ont façonné, et mon tour de hanche en est la fière récompense.

Durant ces grandes vacances, j’ai envie de la redécouvrir, cette bonne vieille enveloppe, libre, échaudée, désirante et inspirée, mon antre douce-amère où l’ambre précieux de mes amours imprime ses effluves au compte-gouttes.

Nos corps de femmes retrouvés, le temps d’un été.

Picture@Thomas Jackson « Take Out »

Une amie

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Elle, c’est ton toi rêvé. Elle dit ce qu’elle pense. Elle ose les tenues les plus excentriques. Elle s’octroie le droit au « non », quand cela lui chante. Elle est ton parfait opposé.

Où que tu te trouves, tu entends toujours parler d’elle, comme si sa liberté fulgurante devançait chacun de tes pas. On ne tarit pas d’éloges à son égard, trop souvent, et cela a le don de t’ennuyer, tant elle semble avoir pénétré tous les interstices de ton intimité. Tu rêves d’elle, et tu te réveilles avec sa voix flûtée dans les tympans.

Elle a tout, tout pour être heureuse : le métier idéal, des collègues dévoués, un mari plein d’empathie. Parfois, tu te surprends à espérer que son magnifique tapis d’Iran l’engloutisse toute crue, et la régurgite dans l’espace, loin de ta rue, de ta petite vie bien proprette et sans risques.

Tu la surveilles du coin de l’œil, tu espères surprendre un peu de ce chagrin niché entre deux plaisanteries. Tu espères la coupe de champagne de trop, celle qui fait accoucher des secrets les plus honteux. Mais non, elle demeure, éternellement avide de vie, de lumière et d’éclats de rire. Elle est belle, unique, ténébreuse.

Un jour, tu la retrouves pour déjeuner, chez elle. Elle n’est pas maquillée, et encore plus radieuse qu’à l’accoutumée. Le repas est délicieux, frais, copieux, tu te régales tant des mets que de ses anecdotes de voyage savoureuses. Entre le dessert et le café, tu ne tiens plus en place, tu as envie de savoir. Comment fait-elle pour être aussi parfaite et accomplie ?

Elle prend le temps de finir son bol de profiteroles faites maison avant de parler. Tout est soudainement silencieux dans son loft. Enfin, elle lève lentement les yeux vers toi et, tout en esquissant un sourire, elle t’offre une réponse que tu n’oublieras jamais : c’est dans mes rires les plus sonores que ma tristesse s’exprime le mieux. Tu te promets de devenir enfin pour elle l’amie que tu aurais dû être depuis bien longtemps.

Image@lucaszimmermann