JOON MOON – “Moonshine Corner” : néo-soul virtuose

JOON MOON
A quoi tient une belle rencontre ? AU parfait alignement des astres ? A Une foi inébranlable en sa chance ? A La consommation effrénée de trèfles à quatre feuilles ? A tout le moins, il aura fallu un goût commun pour une musique aérienne, sensuelle – beauté fragile d’un air fredonné à fleur de lèvres – pour que le power groupe JOON MOON DEVIENNE INCONTOURNABLE.
JOON MOON
@Eric Nocher

A l’origine, il y a ces géants qui s’ignorent, que sont Krystle Warren, Julien Decoret et Raphaël Chassin.

Warren, on l’aime depuis son premier album Circles (2009) : tension capiteuse, phrasé précis, mélodiste blues surdouée.

Decoret, c’est un peu l’homme de l’ombre, dont on admire l’œuvre sans vraiment le (re)connaître. Membre du groupe Nouvelle Vague, il a également co-produit l’album Bamby Galaxy de Florent Marchet.

Si on ajoute le batteur, Chassin, et son touché vintage (on lui compte nombre de collaborations avec Tété, Vanessa Paradis, Hugh Coltman), on obtient le combo parfait.

JOON MOON
@JoonMoonFacebook

Au fil de l’écoute de leur premier album, Moonshine Corner, on découvre des titres à la justesse cristalline, à l’instar de Call Me, dont les touches de piano se déposent délicatement sur nos mélancolies. Help Me s’impose, marche fière au groove sexy, à faire frissonner le plus intransigeant des auditeurs. Crash pourrait devenir la BO du prochain James Bond, par son timbre feutré, et son orchestration à flux tendu, limpide, sobre.

Cet album semble compulser le meilleur de la soul des 60’s-70’s et la pop du début des années 2000. On retrouve la charge émotionnelle de Radiohead, la sérénité tellurique de Neil Young, harmonisés par la langueur rock d’une Krystle Warren qui parvient à instiller, à chaque vers, autant de puissance que d’attraction.

Pas une minute de répit avec ces rythmiques précises et précieuses, pas un silence laissé au hasard ; la beauté d’une rencontre, c’est aussi tout l’éclat inespéré qu’elle permet de créer. La beauté d’une rencontre, c’est assister à la naissance de ce que l’on attendait plus.

Un album auprès duquel passer les longs mois d’hiver, imperméable à tout sauf au précieux temps présent.

 

Moonshine Corner, JOON MOON (Kwaidan Records)

ORACLE SISTERS – « ALWAYS » : pop nostalgique

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A la découverte dU groupe alternatif pop, Oracle Sisters.

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J’aime St Malo, sa lumière, ses ruelles pavées. J’y apprécie ce sentiment ténu d’y être protégée par un cocon d’air marin et d’intime battu par les flots. Il y a une douceur mélancolique à parcourir la muraille : si j’y suis parfois attaquée par un goéland myope, je reste éblouie par l’énergie tranquille de la ville.

C’est avec cette sensation émue que, dans le titre Always du groupe Oracle Sisters, je retrouve tout ce bliss océanique, ces ondulations garage, cette voix à la désinvolture joyeuse.

Enregistré dans un studio près du Canal St Martin, à Paris, on éprouve toute la volupté de cette mélodie fredonnée au fil de l’eau : malicieuse, éperdue de vie, on ne peut que tomber instantanément amoureux de cette esthétique pop alternative, émaillée de riffs de guitare aérien et désarticulé (on parle de jangle pop). On songe à l’impertinence de Mac DeMarco et Boy Pablo, au flow enjôleur de Connan Mockasin.

oracle sisters

Tourné en Finlande, le clip témoigne d’une vraie-fausse tournée, dans un style inspiré de l’œuvre de réalisateurs tels que Aki Kaurismaki et Wes Anderson. On appréciera le grain de la vidéo, oscillant entre un film sulfureux des 70’s et le marivaudage indé de Truffaut.

C’est la ville de Bruxelles qui a abrité l’amitié de Lewis Lazar et Christopher Moore, qui ont grandi en partageant leur passion pour la musique. Leurs voyages et parcours respectifs innervent leurs compositions, qu’ils débutent à Paris en 2017, rejoints par Julia Johansen (chant et batterie), puis par Jérôme Goldet, musicien accompli (basse, production).

Si, comme moi, vous les avez manqués à l’Olympic Café – haut lieu de toutes les découvertes – il est temps de suivre passionnément les sorties à venir de ces faiseurs de mélodies rêveuses et nomades.

https://www.facebook.com/oraclesisters/

Images@Oracle Sisters

Brace ! Brace ! : pop music is back in town

Vous pensiez que la bonne pop, c’était du passé ? Vous aviez tort.

Près d’un mois que leur premier EP est sorti chez Howlin Banana Records, et pourtant, je ne découvre que maintenant le quartet Brace ! Brace ! un peu à la manière d’un chercheur d’or, pas peu fière de ma trouvaille pop-barrée.

On pourra très certainement me surprendre à danser au ralenti sur la merveille Station Walls, m’électriser sur le quasi-symphonique Ominous Man, flirter sur Wobbly Legs. Le quartet parvient même à nous faire renouer avec le potentiel de séduction des synthés sur Tease (j’ai failli entonner Say you, say me dessus, pour vous dire).

Il y a une désinvolture studieuse dans ces mélodies qui finissent toujours par dérailler avec superbe,  dans ce phrasé que ne bouderait pas Damon Albarn, dans ce paysage pop-luxuriant qui ramène à Grizzly Bear et Deerhunter, la rocaille en plus. L’hiver s’annonce brûlant.

Ps : ci-dessous, l’album COMPLET en écoute sur Youtube. Praise the banana.

Brace ! Brace ! Brace ! Brace ! (Howlin Banana Records) – Release party à Le-Pop-Up-du-Label le 1er décembre 2018.

 

Crédit image @Coline Gascon

[Le film] “La tortue rouge”, de Michael Dudok de Wit

Le pitch : un naufragé prisonnier d’une île au confort sommaire. NULLE ÂME QUI VIVE. eT POURTANT…

L’homme ne parle pas, ou, du moins, éructe des exclamations universelles communes à tous ceux piégés dans une situation similaire.

Rapidement, la chappe du silence, au départ terrifiante, puis, ponctuée du ressac des vagues et du chant des oiseaux, se revêt d’une singulière familiarité.

Alors qu’il essaye, une énième fois, de fuir, une tortue rouge renverse sa frêle embarcation : c’est le début de l’aventure pour le naufragé, avec, en filigrane de sa captivité, l’essence même de notre condition.

En retirant tout le vacarme du monde, les luttes infinies d’ego et l’amertume de ne pas avoir choisi d’être, que reste t’il sinon notre individualité pétrie d’angoisses existentielles ? Captifs d’un espace immense, nous nous inventons des frontières, dans un souci de circonscrire l’infinité des possibles à un périmètre moins étourdissant.

La tortue rouge ramène le spectateur à une humilité primitive, efface le chaos pour ne laisser émerger que la trivialité sublime de ce qui nous meut : la quête d’amour véritable, le seul pansement tolérable à déposer, en douceur, sur nos blessures d’âme.

La nature, par sa tendre fatalité, se révèle une partenaire incontournable, composante intrinsèque de notre organisme, compagne indulgente de nos anxiétés plurielles.

Un épisode fort du film : alors qu’il se sait parfaitement piégé, le héros, coincé à flanc de ravin, sans aucune possibilité de regagner la surface en grimpant, parvient à s’en libérer, comme si, à l’aune de son sort inéluctable, il restait déterminé à s’autoriser l’espoir.

Cette certitude d’avoir le choix face à une infinité de possibles, le pari d’y croire, malgré tout, tel un pied de nez colossal au temps qui fuit, transmettre et consentir au changement, ce conte initiatique déroule l’écheveau de la vie d’un homme, ici sur une île, mais transposable dans une mégalopole ou un chalet dans les Cévennes.

La tortue rouge, de Michael Dudok de Wit (2016)

Crédit image@Wild Bunch Distribution

“I have sinned” par Raoul Vignal : de la beauté

A la découverte de la révélation folk de la saison

J’ai découvert Raoul Vignal lors d’une de ces nuits sans sommeil qui vous laissent un peu hagard le long du flux continu des réseaux. Under the same sky, révolution soyeuse, comme bercée par le souffle de toutes nos mélancolies. Sa guitare était là, tout près de mon oreiller, à égrainer les arpèges tel un chapelet de prières silencieuses adressées à la lune. Un mouvement longuement éprouvé, désormais ritournelle incandescente.

Mais il n’y a pas de hasard, dans cette rencontre, sa musique arrivant en terrain largement conquis : Nick Drake bien sûr, mais aussi Piers Faccini et José González, de ces hommes-mélodies dont les balades semblent affleurer au fil de l’eau. A chaque titre, une douceur liquide, évidente et transparente dans cette atmosphère en clair-obscur. Des effluves capiteuses et denses, que l’on a plaisir à retrouver dans I have sinned, extrait de Oak Leaf, nouvel album de l’artiste lyonnais.

En plus de tomber en amour pour Raoul, on retiendra l’exceptionnel label Talitres, dont le catalogue sera l’occasion de digger des pépites incontournables…

Oak Leaf, Raoul Vignal (Talitres) – Sortie le 16.11.2018

En concert le 30 novembre 2018 au Walrus (Paris)

Crédit photo @Anne-Laure Etienne (unspokenimage.com)

“L’Odyssée” de Fred Pallem & Le Sacre du Tympan

Pour renouer avec le free-jazz…

 

Écouter L’Odyssée, nouvel album de Fred Pallem & Le Sacre du Tympan, c’est assister à la noce inespérée entre un big band endimanché et des expérimentations pop-funk fulgurantes (à l’instar d’Haemophilus Aphrophilus, grand-messe transcendantale).

Bassiste, compositeur émérite, Fred Pallem a réussi le pari fou de réunir près de 17 musiciens (cette année, l’orchestre fête ses 20 ans) pour mener l’objectif commun le plus utile qui soit : diffuser un groove irrésistible, luxuriant, dont l’intérêt majeur est de rétablir la connexion entre le son, l’auditeur et ses tripes.

Au cœur d’une transe 70’s (L’Enfant dans la jungle urbaine), on retourne aux origines (Le village du sorcier), on s’imprègne de mélodies inspirantes, à l’élégance surannée (Death and life of a suburban guy) et on laisse résonner en soi des pulsations universelles.

Avec ce nouvel opus, sorti le 5 octobre dernier chez Train Fantôme, il est question de couleurs, de températures et d’ambiances : chaque titre se détache comme autant de touches supplémentaires ajoutées à une toile débutée en hommage aux grands (magnifique L’Odyssée).

Immanquablement, on semble retrouver la mélancolie grandiloquente d’un Morricone, l’esprit précurseur de l’afro-beat des 80’s, le génie d’Ornette Coleman, voire l’audace de Genesis…autant de références dont l’œuvre s’émancipe pour mieux leur rendre hommage. On ne s’en remet toujours pas. Et, bientôt, vous non plus.

L’Odyssée, Fred Pallem & Le Sacre du Tympan (Train Fantôme)

En concert le 9 novembre 2018 à LES GÉMEAUXScène nationale de Sceaux + release party le 24 janvier 2019 à la Gaîté Lyrique.

 

Crédit image@Fred Pallem & Le Sacre du Tympan

Les Gens Pressés sont sur Radio Néo !

Les Gens Pressés ont poussé les portes de la radio associative Radio Néo depuis le mois de septembre, dans le cadre de l’émission Chaos, présentée par Thomas Corlin (Seb Lascoux aux manettes).

Au menu, des chroniques inédites et le son qui les a inspirées, dans la droite ligne de celles présentes sur le blog (et que je vous invite à (re) lire, sait-on jamais 😉) : du quotidien tranchant, de la ville qui bouscule, des questions existentielles cruciales (l’univers impitoyable de la cabine d’essayage, le port de la robe dans les transports en commun…).

Désormais, mes interventions sont disponibles en podcast : vous pourrez m’y écouter, littéralement partout, sur tout support et en toutes circonstances  : tablettes, mobiles, voiture, trottinette, soirée, fin de soirée, gueule de bois, walk of (no) shame, after party malgré la gueule de bois et walk of shame, finalement, oui…

Je ne peux que vous inviter à écouter l’intégralité des émissions, thèmes et invités restent passionnants, avec ce supplément acidulé qui fait tout le sel de Radio Néo.

Régulièrement, je mettrai à jour mes nouvelles chroniques. Bonne écoute  !

Ci-dessous, la liste des podcasts :

Chronique du 24 septembre 2018  : Dans les cabines d’essayage

Chronique du 1er octobre 2018 : La tache

Chronique du 15 octobre 2018 : Cher Homme Parfait

Chronique du 19 octobre 2018 : Le jour de la robe

Chronique du 20 novembre 2018 : La déclaration (dès 48 mins)

Chronique du 26 novembre 2018 : Je ne sais pas danser (dès 43:13 mins)

Chronique du 29 novembre 2018 : Ma copine est cultivée, que faire ? (dès 51 mins)

Haut les cœurs !

 

Crédit image@radionéo & Will Francis on Unplash

 

[J’ai testé pour vous] Tomber amoureuse

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A force d’être agressée physiquement par des posters géants Meetic, d’être l’objet de dîners avec « invité surprise » (il suffit de visualiser l’enfant qu’auraient pu avoir Edward aux mains d’argent et le chanteur de Slipknot pour identifier le prétendant qu’on m’a réservé…non, imaginez juste le chanteur de Slipknot, en fait) de me sentir paria à ma propre fête d’anniversaires où même la salière et le poivrier sont assortis, de constater que mon chat était dans une relation stable en trouple avec la siamoise borgne du 6ème et le chartreux mythomane du 1er,  j’ai décidé, moi aussi, de tenter ma chance au grand bingo du love.

D’office, j’ai éliminé l’étape Tinder. Bien que l’intérêt général pour l’appli commence à sentir le rance, cela aurait pu démontrer ma pro-activité dans la course à la plénitude amoureuse. Problème : la dernière fois que je m’y suis inscrite, j’ai été super-likée, notamment, par :

  • Un mec de dos ;
  • Un mec enlaçant une bûche (du pin ou du chêne) ;
  • Un mec en couche Pampers ;
  • Une mante-religieuse ;
  • Un viking ;
  • Un escalier.

N’ayant ni le temps ni l’envie de remettre en question ma sexualité aux côtés de photos clairement non-contractuelles, j’ai opéré ma révolution personnelle : et si je relançais ceux que Facebook – Internet – Marmiton.fr – la lessive – le boulot – les potes – la piscine – le shopping – Instagram – ma lecture en retard – les expos – les vidéos de chow-chow en string –  m’avaient fait manquer ?

Oui, ces garçons croisés le temps d’une soirée, d’un concert, d’une nuit, auxquels j’avais à peine répondu ou complètement gommés de mes tablettes, faute d’avoir ressenti ce que Before Sunset nous a toujours vendu : la brique en pleine face, l’éclair dans le cœur, la flèche dans le dos, j’ai nommé, le coup de foudre, dont les symptômes ressemblent à s’y méprendre à une bonne vieille torture médiévale…et aussi parce qu’ayant refusé, pour la plupart, de partager leur assiette de frites avec moi. Nan mais oh.

Mon portrait-robot du couple : on découvre soudain que ça sent parfois mauvais, gigote, vous réveille en pleine nuit en réclamant un câlin. Ah non, pardon, ça, c’est mon neveu de trois mois. Ou mon ex ? J’ai tendance à les confondre…

L’amour fait mal, mobilise des neurones inconnus, monopolise la conversation, abreuve la littérature depuis des siècles, rend alcoolique, méfiant, jaloux, possessif, nerveux, hypersensible, fragile, hystérique…

Alors il semble qu’une crainte, même infime, au fil des années et des expériences est permise. Que malgré l’art et la manière, le sourire et l’humour, nous ayons besoin de ce bonus incontournable : du temps. Pour se rencontrer, s’apprendre et se reconnaître.

Dans ce contexte, je n’ose vous décrire combien j’ai été surprise par la simplicité de ma rencontre avec Lui. D’ailleurs, je ne m’en remets toujours pas. Comme si toutes ces années de circonvolutions mentales ne m’avaient menée qu’à cet instant précis. Que chacune des expériences les plus navrantes que j’avais pu vivre trouvaient leur issue tout contre Cette Personne-là.

Du coup, face à autant de perfection, de lumière et d’évidence, j’ai fait ce que toute personne frappée par la Grâce aurait fait.

J’ai fui.

Nous étions là, à discuter, en terrasse. Et je l’ai imaginé, à mes côtés dans ses bons comme dans mes mauvais moments. J’ai observé les crises, la rage, les réconciliations, les erreurs, les tentatives ratées, les espoirs.

Je nous ai vus partager ces micro-instants de pure contemplation, alors que la foule deviendrait brume autour de nous, et que nous adopterions, dans une gestuelle qui n’appartiendrait qu’à nous, les mêmes postures tendres.

J’ai visualisé ma vie pleine de toute cette félicité, flip book des beaux jours en devenir.

Alors, le temps qu’Il se baisse pour ramasser son briquet, j’ai prétexté une crise de conjonctivite soudaine et j’ai couru.

Tout ce chocolat consommé suite à une énième déception sentimentale, ces tests de compatibilité débiles pianotés dans le secret de l’illusoire mode Privé de mon Iphone, ces couples lovés l’un contre l’autre tant haïs dans la rame de métro, ces tirades grotesques et avinées hurlées à la face de la Lune « Amour, allez, viens, même pas peur ! », j’ai tout bazardé dans ma course.

Enfin chez moi, bain chaud, Quand Harry rencontre Sally calée sous la couette. Heaven can wait…au moins une nuit.

Un peu moins aujourd’hui qu’hier

AUJOURD’HUI

Je n’avais pas l’envie. D’attendre, de t’attendre, de te voir hésiter, faire un bout du chemin sans y croire, si lentement.

Je n’avais pas la force. Te savoir. Avec elle. Toi, du haut de ton piédestal démesuré. Bâti de mes propres mains.

Je n’avais pas l’attention. Déficit chronique, digne conséquence de ton regard. Ces yeux-là, mon Dieu.

Je n’avais pas la patience. Comme si chacun de mes mots – épurés, hésitants, condensés – provoquaient effroi et malaise.

Je n’avais pas la bonne distance. Venir vers toi, c’était comme une de ces épopées solitaires. On s’y perd autant qu’on réapprend à éprouver son endurance. Que je n’ai pas.

Je n’avais pas la bonne intention. Celle que je te présentais n’était pas celle, profonde, brûlante, palpitante que j’avais envie de t’offrir. Que tu n’avais pas envie de recevoir.

Je n’avais pas la bonne distance. Tu es terrible. Lointain. Cet inestimable toi, je n’aurais pas su le fructifier sans me contraindre.

Je n’avais pas les gestes. Face à mon mimétisme muet de ta propre immobilité, j’ai retenu des élans qui auraient pu, qui sait, briser bien des écueils. Que tu as soigneusement placé entre nous. Sur le fil.

Je n’avais pas envie de voir. Toi. Immensité de ton sourire et de ta perplexité. J’aurais aimé nous voir affranchis de ces oripeaux, après tout, notre nudité ne pourrait-elle pas libérer tout ce que les mots tardent à illustrer ? Qu’on se révèle, oui, se le permettre. Ensemble.

HIER

« Je pense à toi »

Il y a songé durant tout son séjour. Ce qui devait être un rendez-vous professionnel immanquable s’est muté en une colère inexplicable. A chaque échange, contrat relu et corrigé, plongeon, verre de trop, je pense à toi apparaissait sans prévenir, toujours plus assourdissant. Une piqûre impossible à soulager.

De quel droit, penser à moi ? Moi, je ne pense qu’à ce séjour, au menu du déjeuner, à mes projets… Alors pourquoi réduirait-elle toute sa concentration sur…moi ?

Avant qu’il ne parte en déplacement, cette fille lui avait envoyé un mail, trois lignes, tout au plus, sous forme de clin d’œil maladroit…Rien de notable, jusqu’à ces quatre mots. Minuscules, étroits, comprimés.

Alors qu’il se blottit dans un fauteuil, sur la terrasse inondée de soleil de son hôtel, il prend à peine le temps de remarquer combien les fleurs poussent vite, dans ce coin de paradis, au milieu d’un presque désert.

Il avale un verre de jus de mangue frais comme s’il s’agissait d’eau tiède. Son élue lui envoie des messages inquiets, auxquels il répond par un « ok » et quelques smileys hors de propos.

Et puis, à partir de quel instant, dans un rapport on ne peut plus formel, peut-on décider de penser à quelqu’un ? N’existe-t-il pas des règles, des obligations à remplir, avant toute chose ? Ne doit-on pas d’abord passer par le sas des sentiments partagés, avant de se risquer à une telle vulnérabilité ?

Il doute qu’elle réalise la portée d’un tel message. Une odeur d’encens et de vanille s’élève autour de lui. Comme elle. Il gagne, agacé, sa chambre, où un bain moussant l’attend déjà. Il s’y plonge sans délice, relisant ses précédents mails. Non, aucun sous-entendu, aucune promesse ! Ce qu’il souhaite, avant tout, c’est qu’on le laisse ressentir en paix, à son rythme, et au gré de toutes ses angoisses les plus sèches.

Je pense à toi…Mais on ne s’affiche pas comme cela, auprès d’une personne qu’on connaît à peine ! D’ailleurs, c’est qui cette fille ? Une amatrice, une collectionneuse ?

A la réflexion, on ne peut pas répondre à un « je pense à toi » avec légèreté. Des mots graves, qu’on se doit de manier avec précaution, méfiance et doigté. Car après cela, tout est envisageable, de l’envoi de bouquets de roses anonymes, à des lettres parfumées le jour de la Saint Valentin, en passant par la banderole aérienne. Impossible, non, impossible de souffrir une telle insolence. Déraison ! Désinvolture !

Il s’enfonce sous la mousse parfumée. Lorsqu’il en émerge enfin, un peignoir moelleux posé près de lui l’accompagne jusqu’au balcon, où le soleil de l’après-midi entame sa lente descente. Il scrolle nerveusement le fil de ses textos. Bon, elle n’a pas réussi à trouver son numéro, c’est déjà ça.

Une vibration, il sursaute. Son élue, encore, qui aimerait bien lui parler de « quelque chose d’important ». Il retient son souffle alors que retentit la tonalité. Elle semble sourire au bout du fil : je voulais juste te dire merci pour les fleurs. Il lui raccroche au nez, et, par réflexe, jette son mobile dans la piscine, quatre mètres plus bas. En sueur, il tente de se concentrer, quoi, elle aurait donc réussi à trouver son adresse, oh mon Dieu, non, non…oubliant qu’il les avait commandées lui-même, avant de partir.

L’hécatombe

 

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L’hécatombe avait commencé de façon inattendue, avant même que Lou n’ait eu le temps de le réaliser.

C’était Clélia qui avait porté le premier coup. Un mercredi soir, elle avait préféré regarder un polar avec son nouveau mec plutôt que de rejoindre la bande des cinq inséparables copines. Puis, cela avait été Emeline, et son dîner-couple du vendredi. Des cinq, il ne restait que trois pauvres âmes, mais Lou, Karine et Mariama tenaient bon. A trois, on peut toujours boire, draguer et débriefer les plans foireux, non ?

Peu à peu, et malgré leurs liens avec le patron, elles avaient été déplacées plusieurs fois, dans leur bistro préféré, parce qu’une table de six pour trois filles, cela faisait désordre. Elles acceptaient toujours sans broncher, tellement attachées qu’elles étaient à ce lieu chargé de souvenirs où elles se retrouvaient souvent le dimanche, vers quatre heures du matin, à passer des vinyles sur la vieille platine de l’arrière-magasin tout en s’enfilant verres de porto et tartines de mousse de canard.

Un samedi matin, pour le brunch, Mariama n’était pas venue. D’après son texto laconique, sa persévérance sur Tinder avait fini par payer, et le grand roux aux dents du bonheur lui avait proposé un week-end surprise à Bruxelles. Elle a une chance de cocu, non ? avait persiflé Lou, mais au lieu de ricaner comme à l’accoutumée devant ses critiques mesquines, Karine avait plongé le nez dans son assiette d’œufs pochés/chou kale sauté. Deux verres de mimosa plus tard, elle lui avouait avoir dû laisser tomber ton petit-déj with benefits avec son mec pour venir la rejoindre, pour ne pas la planter, en fait. Ça, Lou ne l’avait pas vu venir. Ainsi son partenaire de kizomba avait fini par rassembler ses forces, et la conquérir. Se sentant inexplicablement coupable, elle l’avait renvoyé chez elle : elle n’avait jamais vu Karine irradier autant qu’en la quittant, sautillant presque dans la rue. Bon, après tout, il restait le téléphone.

Rentrée chez elle, la voici s’installant confortablement dans son canapé, pour un call avec Clélia (durée moyenne habituelle : trois heures), histoire de lui narrer la teneur des évènements. De suite, elle retrouvait avec soulagement son amie, mordante et pleine d’esprit. Quinze minutes après, celle-ci doit pourtant raccrocher. Déjà ? s’insurge Lou. Oui, désolée ma belle, je dois me préparer, on sort voir une pièce avec Chou. Chou ? C’était aussi ridicule que gustativement répugnant.

Passé vingt-et-une heure, elle décidait de faire comme dans les films, et de dîner seule, à leur table habituelle. Elle s’y voyait déjà, femme fatale pensive derrière la baie vitrée du troquet, les yeux rivés sur la ville plongée dans la nuit, claquements de talons sur pavés mouillés, lumières incandescentes.

Arrivée Chez Maurice, la salle est comble, et une serveuse exécrable lui hurle tout est réservé, mais j’ai un coin qui se libère dans quarante minutes. Le coin en question est une table sortie des Enfers, poisseuse, boiteuse, entre la porte des wc (dont le loquet est cassé depuis 1999) et l’escalier. Lou tente sa chance et en envoie aussitôt une photo à la bande dispo pour un osso-buco ? Une dame aux allures de Mathusalem est pour le moment bien calée à la place convoitée : soufflant sur son potage, elle marmonne, en un monologue inaudible. Elle décide d’abandonner la partie.

Sur le point de rentrer, Lou note que Westward the women passe au cinéma du coin. Elle s’enfonce dans la salle, non sans un énorme sachet de Maltesers à la main. Alors qu’elle coupe le son de son mobile, un message apparaît « A : 21h45 // De : Emeline // Oh ma pauvre, la table des exclus ! Pourquoi tu ne sors pas avec des copines, plutôt ? » Elle décide d’éteindre son portable pour le week-end.