La une

Note de fond

Elle n’aurait jamais dû lui offrir cette eau de parfum.

Tout le monde semble la porter. Tous les passants, un ado dans le bus, ses collègues, le boulanger, sa voisine, tout le monde. Pas un lieu où elle parvient à se sentir olfactivement en sécurité. Cette bergamote facétieuse, rendue percutante par le poivre et le benjoin, avait été sa grande découverte cosmétique. Elle avait éprouvé une certaine fierté lorsque, au milieu des livres d’art, WonderBox et autres présents d’anniversaire plus convenus, avait émergé, à la surprise générale, d’une bulle mousseuse de papier de soie, le flacon sophistiqué. Un sillage unique pour un homme unique, pensait-elle alors.

Elle réajuste sa robe dans le reflet d’une vitre. Une tache de transpiration s’étale déjà entre ses fesses, une autre sous son aisselle droite, mais pas la gauche, inexplicable vice caché. Quelle idée, aussi, cette robe grise, en soie certes, mais avec cette chaleur, non, non.

Quand ils faisaient l’amour, c’était efficace, pas l’extase non plus. On aurait dit deux bébés félins s’essayant à leurs premiers coups de griffes, patauds et attendrissants. Mais ce qui sauvait le tout, c’était la fusion de leurs sueurs, qui, avec ou sans douche, se chargeaient immanquablement de tout ce que leurs épidermes avaient absorbé, parfums surtout. Elle enfouissait souvent son nez sous son aisselle, ou dans le creux situé entre sa clavicule et sa nuque : de toutes les vapeurs, c’était celle de l’ambre qui persistait.

Au fond, elle aurait pu tenir quelques semaines de plus. Un an ou deux, en serrant les dents. Le cap compliqué des sept ans était connu de tous, celui des quatre ans un peu moins. Bon, en amour, c’est d’abord tout ce que l’on y met, et que l’on ne devrait pas qui fait souffrir, avait-elle entendu, une fois. Elle y avait surtout mis une pression de Grand Soir pour ne se rappeler que des beaux instants, ou, comme aujourd’hui, une touche de Type Writer sur les tempes et poignets, pour se donner du courage. « Je ne le sens plus », sanglotera-t-elle de longs mois sur le canapé de sa psy, quand à court d’arguments.

Arrivée au point de rendez-vous, elle s’installe à la table la plus proche de la porte, sans attendre qu’on la place. Alors qu’elle s’évente, elle ne l’entend pas arriver, mais elle détecte une mandarine qu’elle ne lui connaît pas : de l’impertinence.

Ils se saluent à leur manière d’introvertis, sans se regarder directement et en se butant les lèvres, plus par maladresse que par audace. Il retire son blazer, et c’est une profusion de rose et de bergamote qui percute ses narines. Ses lèvres forment des mots qu’elle comprend sans les entendre, elle répond mécaniquement, en suspens. Labdanum, et mousse de chêne, d’accord. Mais il y a autre chose, de familier et réconfortant, qu’elle ne parvient pas à déceler. Elle en perd le fil du dîner, et finalement de la soirée entière.

Au moindre de ses mouvements, elle inspire à plein poumons, s’imbibe de sa présence. Géranium, cèdre, non. Peut-être du musc, ou du santal. Il lui propose d’étirer la nuit autour d’un mezcal. Se donner une nouvelle chance ? semble t’elle distinguer au fond de son verre. Plus qu’une éventualité, un devoir.

Photo @Nastyasensei Sens

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