La une

A nos amitiés

Sa part de tarte aux pêches était en train de refroidir. Un moineau aux manières enjôleuses traînait la patte autour de la table du salon de thé, prêt à fondre sur le dessert abandonné au premier moment d’inattention. La terrasse baignée de ce soleil de fin d’automne, sorte d’éclaircie brumeuse, donnait à l’ensemble une aura irréelle, qu’elle aurait aimé raconter à son amie, mais qui ne la rejoindrait pas cet après-midi, encore une fois.

Encore une fois, elle avait longé les allées du jardin des Plantes, seule, en prenant soin d’éviter les rochers et racines émergées. Elle s’était assise sur leur banc favori, depuis lequel elles avaient pour habitude d’observer le public parisien affairé à profiter de l’éclaircie ; elles imaginaient les reliefs du repas dominical – roastbeef et pommes sautées, le tout noyé de Sauvignon – refroidissaient sous un torchon, dans un T3 décidément bien trop étroit, si, si, on pense s’installer à Montreuil dès que le deuxième sera en route.

Si elles étaient autrefois inséparables – soudures refaites et solidifiées depuis près de 15 ans – si leur relation était passée par l’impitoyable tamis de l’âge adulte et de ses ambitions, il semblait que, désormais, leur amitié était empreinte d’un empêchement.

A plusieurs reprises avait-elle tenté de la dépoussiérer des vieilles rancœurs, des mauvaises habitudes aussi, quasiment cycliques, qu’on ne dénonce pas vraiment afin de conserver l’éclat d’antan. Mais, à défaut d’un élan mutuel, ses efforts se soldaient, jour après jour, par un échec cuisant : Non, il n’y a aucun problème. Si, si, tout va bien voyons. Vraiment, je ne vois pas de quoi tu parles.

Elle était de celles qui préféraient dire plutôt que sous-entendre, hurler plutôt qu’ignorer. Un instant, elle avait songé à la kidnapper à bord de son vélo électrique et lui faire avouer : Dis-le, oui dis-le ! Mais quoi, que veux-tu entendre ? Le battement de ton cœur transis de notre amitié folle, plutôt que ce bout d’étoffe délavé jeté au pied du lit, tel un tas de linge sale. Tout passe, pourtant.

Certains se marient, d’autres font carrière, et d’autres encore, juste, vivent.

Un éclat de rire. A regarder les couples se serrer la main à se la briser, les feuilles flirter sous le poids du vent, elle s’efforçait de se focaliser sur le moment présent, de lui rendre toute sa valeur. Le désir de son ancienne amie, sœur, inavoué et pourtant bien tangible de ne lui laisser ni prise ni place dans sa nouvelle vie débordée, elle l’accueillait désormais comme une nouvelle étape symbolique. Un gué vers un nouveau rapport à soi, plus intime, bienveillant, prioritaire.

Un message. Et si elle se laissait la chance d’être surprise par cette autre-là ? On se retrouve dans dix minutes devant le cinéma ? Sur la table, alors qu’elle s’éloigne, le passereau entame sa troisième becquée de gâteau.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

%d bloggers like this: