L’hécatombe

 

via GIPHY

L’hécatombe avait commencé de façon inattendue, avant même que Lou n’ait eu le temps de le réaliser.

C’était Clélia qui avait porté le premier coup. Un mercredi soir, elle avait préféré regarder un polar avec son nouveau mec plutôt que de rejoindre la bande des cinq inséparables copines. Puis, cela avait été Emeline, et son dîner-couple du vendredi. Des cinq, il ne restait que trois pauvres âmes, mais Lou, Karine et Mariama tenaient bon. A trois, on peut toujours boire, draguer et débriefer les plans foireux, non ?

Peu à peu, et malgré leurs liens avec le patron, elles avaient été déplacées plusieurs fois, dans leur bistro préféré, parce qu’une table de six pour trois filles, cela faisait désordre. Elles acceptaient toujours sans broncher, tellement attachées qu’elles étaient à ce lieu chargé de souvenirs où elles se retrouvaient souvent le dimanche, vers quatre heures du matin, à passer des vinyles sur la vieille platine de l’arrière-magasin tout en s’enfilant verres de porto et tartines de mousse de canard.

Un samedi matin, pour le brunch, Mariama n’était pas venue. D’après son texto laconique, sa persévérance sur Tinder avait fini par payer, et le grand roux aux dents du bonheur lui avait proposé un week-end surprise à Bruxelles. Elle a une chance de cocu, non ? avait persiflé Lou, mais au lieu de ricaner comme à l’accoutumée devant ses critiques mesquines, Karine avait plongé le nez dans son assiette d’œufs pochés/chou kale sauté. Deux verres de mimosa plus tard, elle lui avouait avoir dû laisser tomber ton petit-déj with benefits avec son mec pour venir la rejoindre, pour ne pas la planter, en fait. Ça, Lou ne l’avait pas vu venir. Ainsi son partenaire de kizomba avait fini par rassembler ses forces, et la conquérir. Se sentant inexplicablement coupable, elle l’avait renvoyé chez elle : elle n’avait jamais vu Karine irradier autant qu’en la quittant, sautillant presque dans la rue. Bon, après tout, il restait le téléphone.

Rentrée chez elle, la voici s’installant confortablement dans son canapé, pour un call avec Clélia (durée moyenne habituelle : trois heures), histoire de lui narrer la teneur des évènements. De suite, elle retrouvait avec soulagement son amie, mordante et pleine d’esprit. Quinze minutes après, celle-ci doit pourtant raccrocher. Déjà ? s’insurge Lou. Oui, désolée ma belle, je dois me préparer, on sort voir une pièce avec Chou. Chou ? C’était aussi ridicule que gustativement répugnant.

Passé vingt-et-une heure, elle décidait de faire comme dans les films, et de dîner seule, à leur table habituelle. Elle s’y voyait déjà, femme fatale pensive derrière la baie vitrée du troquet, les yeux rivés sur la ville plongée dans la nuit, claquements de talons sur pavés mouillés, lumières incandescentes.

Arrivée Chez Maurice, la salle est comble, et une serveuse exécrable lui hurle tout est réservé, mais j’ai un coin qui se libère dans quarante minutes. Le coin en question est une table sortie des Enfers, poisseuse, boiteuse, entre la porte des wc (dont le loquet est cassé depuis 1999) et l’escalier. Lou tente sa chance et en envoie aussitôt une photo à la bande dispo pour un osso-buco ? Une dame aux allures de Mathusalem est pour le moment bien calée à la place convoitée : soufflant sur son potage, elle marmonne, en un monologue inaudible. Elle décide d’abandonner la partie.

Sur le point de rentrer, Lou note que Westward the women passe au cinéma du coin. Elle s’enfonce dans la salle, non sans un énorme sachet de Maltesers à la main. Alors qu’elle coupe le son de son mobile, un message apparaît « A : 21h45 // De : Emeline // Oh ma pauvre, la table des exclus ! Pourquoi tu ne sors pas avec des copines, plutôt ? » Elle décide d’éteindre son portable pour le week-end.

Une amie

traffic lights.jpg

Elle, c’est ton toi rêvé. Elle dit ce qu’elle pense. Elle ose les tenues les plus excentriques. Elle s’octroie le droit au « non », quand cela lui chante. Elle est ton parfait opposé.

Où que tu te trouves, tu entends toujours parler d’elle, comme si sa liberté fulgurante devançait chacun de tes pas. On ne tarit pas d’éloges à son égard, trop souvent, et cela a le don de t’ennuyer, tant elle semble avoir pénétré tous les interstices de ton intimité. Tu rêves d’elle, et tu te réveilles avec sa voix flûtée dans les tympans.

Elle a tout, tout pour être heureuse : le métier idéal, des collègues dévoués, un mari plein d’empathie. Parfois, tu te surprends à espérer que son magnifique tapis d’Iran l’engloutisse toute crue, et la régurgite dans l’espace, loin de ta rue, de ta petite vie bien proprette et sans risques.

Tu la surveilles du coin de l’œil, tu espères surprendre un peu de ce chagrin niché entre deux plaisanteries. Tu espères la coupe de champagne de trop, celle qui fait accoucher des secrets les plus honteux. Mais non, elle demeure, éternellement avide de vie, de lumière et d’éclats de rire. Elle est belle, unique, ténébreuse.

Un jour, tu la retrouves pour déjeuner, chez elle. Elle n’est pas maquillée, et encore plus radieuse qu’à l’accoutumée. Le repas est délicieux, frais, copieux, tu te régales tant des mets que de ses anecdotes de voyage savoureuses. Entre le dessert et le café, tu ne tiens plus en place, tu as envie de savoir. Comment fait-elle pour être aussi parfaite et accomplie ?

Elle prend le temps de finir son bol de profiteroles faites maison avant de parler. Tout est soudainement silencieux dans son loft. Enfin, elle lève lentement les yeux vers toi et, tout en esquissant un sourire, elle t’offre une réponse que tu n’oublieras jamais : c’est dans mes rires les plus sonores que ma tristesse s’exprime le mieux. Tu te promets de devenir enfin pour elle l’amie que tu aurais dû être depuis bien longtemps.

Image@lucaszimmermann

Se taire (ou pas)

secret.gif

Quand on s’est retrouvé, je me suis mordu la langue tout en pensant à un canard qu’on gave avant qu’il n’ait pu révéler les Grands Mystères de l’Humanité (tous les canards en sont les gardiens, en avez-vous seulement conscience ?). Me taire, à tout prix.

Elle m’a souri, m’a raconté ses misères professionnelles. A peine je l’écoutais, mauvaise amie que je suis, mais j’avais mieux à faire : devais-je ou pas évoquer son nouveau mec, alias Le Mal Incarné, alias le mec que j’ai surpris la bouche malencontreusement pressée sur le (*bip*) d’un être féminin non identifié à Petit Bain (on a tous le droit de se perdre), alias Celui Qui Ne Rappelle Jamais, alias celui qui a cru que l’empathie c’était le nom d’une marque de bière.

Elle me parle, elle a des cernes sous ses jolis yeux gris, mais je lui dit qu’elle est radieuse, et elle me sourit, et, miracle, elle irradie. « Tu as réussi à me faire décocher mon premier sourire de la journée » dit-elle. « C’est pas moi, c’est ton troisième verre de rosé plutôt, ivrogne ». Et la soirée s’annonce douce, mais je mijote à petit feu avec ce secret qui me dévore de l’intérieur depuis soixante-dix sept heures.

On se connaît bien. Pas par cœur (excepté si on considère que s’appeler à trois heures du matin pour savoir, terrifiée, si embrasser trois mecs au cours de la même soirée peut être considéré comme un rapport à risques intègre largement la zone du « par cœur ») mais suffisamment pour reconnaître les signes d’un malaise qui se dresse entre nous, façon montagne rose fuchsia surmontée d’une pancarte lumineuse et fluorescente « faut qu’on se parle ».

Elle croque un cornichon. « Alors ? ». Livide, tel est mon nom.

« Quoi ?

– Quoi, quoi ? A toi de me le dire, tu es pâle comme une meuf qui aurait vu Boy Georges sans make-up ».

On rigole, et ça me fait oublier tout le reste. Ok, vu la qualité de la blague, le rosé y est vraiment pour quelque chose. L’amitié, c’est le rempart ultime. Elle, c’est l’alpha de mon omega. Je ne peux pas lui faire ça. Et je scelle ce serment intime en aspirant une tranche de rosette enroulée dans une autre de comté. Et une autre de rosette, je l’avoue.

« Alors ?

– Sérieusement, j’ai rien à te dire.

– Oui, et c’est ça qui m’étonne. Bon, si tu ne te décides pas, moi en revanche, je pense que j’ai deviné ce que tu caches.

– Ah oui ? Vas-y, balance ?

– Je vais être tata !

– ???

– Allez, arrête : ton tour de taille qui a doublé, au bas mot, ta tête à l’envers, tes fringues à l’arrache…Je continue ? Je brûle ou quoi ?

– Chérie, non, tu es plutôt glacée. Et au fait, ton mec te trompe. On reprend une planche, ou bien ? ».

…on avait dit pas le physique, quoi.

Amis, pas à demi

brad & geo

Parfois, on ne sait plus comment se comporter avec ses amis. Suis-je assez compatissante ? Assez généreux ? Peut-être que j’en fais trop ?

Les réseaux sociaux ne nous apportent aucun réconfort à ce sujet ; au contraire, ils aggravent notre sentiment de culpabilité : « oh non, je n’ai pas écrit de message sur son mur pour Noël! », « j’ai tagué son mec, va t’elle m’en vouloir?  », « pourquoi ne like t’elle pas mon lolcat ? ».

Résultat : des amitiés tiraillées, comme si restées trop longtemps sous le soleil, des regards assassins pendant les déjeuners en terrasse et des copains qui ne rappellent plus aussi souvent qu’avant.

L’ami, on en a des images préconçues, depuis le Grand Meaulnes, libre et entier, en passant au héros de Nicolas Fargues, furtif et pas forcément de très bonne compagnie jusque dans la majorité des séries ou films américains, à la vie à la mort, sauf si « you fuck my wife ? ».

Le compagnon de route connaît tout de nous, ce qui nous fait vibrer de joie ou de rage. Cette réciprocité des armes nous confère une étonnante vulnérabilité: les chamailleries de bacs à sable se transposent devant un bon cocktail le vendredi, les rires étouffés devant les beaux garçons…sont les mêmes!

C’est que le quotidien peut avoir raison de nos grands principes de soutien indéfectible: si on devait répertorier les moments les plus risqués, au cours d’une amitié, seraient principalement cités :

  • La rupture avec un conjoint qu’on détestait : au départ, vous aviez souhaité faire un effort, rester neutre. Jusqu’au jour où cette personne a décidé de ne plus transmettre vos messages à votre ami et de critiquer votre frange. Alors lorsque leur couple a enfin pris l’eau, vous n’êtes pas parvenu à le consoler, juste à applaudir et lui présenter un proche mille fois plus séduisant ;
  • Le licenciement : son boulot consistait à ranger des feuilles dans un classeur. Pourtant votre pote était tellement fier de son entrée fracassante dans le monde du travail qu’il prenait un malin plaisir à dénigrer votre boulot à vous. Alors le jour où il s’est fait remercier pour faute grave (une des feuilles était mal classée), cela a été plus fort que vous, vous avez persiflé un petit “bienfaitpourtagueule“, suffisamment fort pour que le monde entier vous entende ;
  • Le coup d’un soir qui tourne mal : vous lui aviez conseillé de rentrer avec vous, en taxi. Mais non, votre ami(e) vous a lancé que vous étiez devenu un vieux préférant boire des tisanes devant « C’est à vous » plutôt que de profiter des joies d’une sensualité nocturne, sans limites. Vers 5h du matin, vous êtes arraché de votre lit par un appel du commissariat : votre pote s’est fait coffrer pour exhibitionnisme sur la voie publique. Vous filez de chez vous en pyjama, juste pour le plaisir de lui siffler entre les barreaux de sa cellule de dégrisement : « le vieux a bien dormi, lui ! » ;
  • Les parents imbuvables : leurs parents semblent être les rejetons cachés du Capitaine Haddock et de Picsou qui se seraient encartés auprès d’un parti extrêmement extrême  : aboyants, médisants, et en plus radins. Aussi, quand votre couple d’amis vous a proposé de déjeuner avec eux, en insistant sur le fait que tout se déroulerait bien, vous vous êtes complètement lâché quand le père s’est répandu en grossièretés auprès du serveur, lui demandant “s’il agissait ainsi en Chine” (il s’avère qu’il était en fait Cambodgien) pour un couteau tombé par terre: « mais il va la fermer, le con à moustaches?».

Si ces craquages sont souvent de simples fantasmes jamais réalisés,  ils nous rappellent ô combien nous ne sommes toujours que des débutants en amitié, et que la fréquentation la plus assidue n’empêchera jamais la casse.

Pourtant, c’est bien cette vaisselle brisée, ces grognements, ces revendications qui donnent tout leur sel à nos fratries choisies. Du meilleur bro’ moustachu qui-arrive-toujours-à-choper-les-plus-jolies-filles-du-bar au vinyle de collection jamais rendu, l’amitié a ceci de précieux qu’elle supporte tout…même l’amour !

Tomber en amitié, la nouvelle et unique tendance durable ?

Haut les cœurs !