Trouver sa voie

On la connait tous. Cette personne qui, depuis la maternelle, sait exactement ce qu’elle attend de la vie. Plan de carrière, vie conjugale, ville ou campagne, nombre d’enfants et prénoms attitrés, couleur d’yeux de la nounou, elle a tout prévu. D’ailleurs, elle possède un carnet de bord rempli de cases à cocher. Et plus les années passent, plus les cases sont noircies.

Et puis, me voici.

J’aurais aimé que trouver sa voie soit aussi aisé qu’au cinéma. En général, le personnage principal ne se pose aucune question : concentré sur son objectif professionnel, déterminé, plein de motivation, prêt à surmonter les obstacles les plus inconcevables.

En réalité, tout cela demeure bien plus complexe. L’orientation est évoquée vers sept ans : « tu sais ce que tu veux faire quand tu seras grand ? Oui, jouer, sans être dérangé par des intrus comme toi, connard » . Le boomerang revient en force lorsque, à l’âge de quinze ans, nos principales préoccupations sont la première clope (« tu crois qu’on devient accro dès la première bouffée ? Mais non… ») et les premiers amours, bien loin des projets faramineux destinés à partir à l’assaut du CAC 40.

Par paresse, naïveté, et pour cause de puberté avancée, on se fie aveuglément aux sachants qui nous entourent : enseignants (au passage, je remercie le professeur de physiques qui espérait me voir embrasser la carrière d’éboueuse [il reviendra sur ses propos la semaine suivante, hein], un saint homme), parents, camarades de classe. Après tout, quelle différence, se dit-on, puisqu’au bout du tunnel flotte pour tous le drapeau flamboyant du baccalauréat ?

Après des années de lycée passées à réviser/bachoter/festoyer/découcher, on nous impose de choisir notre voie en Terminale, alias la classe de la terreur : entre les heures de mathématiques, de philo et de lettres, l’orientation représente un avenir proche relativement flou, que l’on punaise à la hâte à la fin de notre agenda, à la rubrique « plus tard ». On coche machinalement des cases (encore elles) sous le regard inquiet de nos proches qui, par la force de leur esprit (ou sous la menace d’une privation de fromage) parviennent à faire pencher notre curseur du côté des choix « sûrs ». Oui, tu seras avocate/enseignante/médecin, oui tu feras école de commerce/science-po/prépa mon enfant.

Lorsque l’on obtient le fameux sésame, plus ou moins sans mal, nos rotules nous portent à peine : une seule envie, célébrer et hiberner pour une durée indéterminée.

Soudain, on a 30 ans. Ce qui s’est déroulé avant est assez flou. Il y a eu les études, haletantes, accidentées, et les stages, tortueux, laborieux, et puis les premières expériences professionnelles, après dix, vingt, cent cinquante portes closes (que les pistonnés nous présentent ici même leur carnet de contacts ou sortent d’ici). Concomitamment, on a fait l’apprentissage de l’intime, de la conjugalité, des ruptures qui laissent le cœur en débris épars. Il y a eu la découverte de son soi profond, de ses désirs, de ces autres auxquels on ne s’attendait pas.

On entame donc la trentaine un peu éreinté, las, mais, pour certains, encore plus perdus qu’à dix-huit ans. Certains rêves sont encore chevillés au corps mais l’espoir manque de ressources, s’accroche cependant, alors on détourne le regard. On se persuade que tous ces choix de fin d’enfance étaient les bons. On observe le bonheur stable et luisant de ceux qui nous entourent (ceux qui ont coché toutes les cases), on s’épuise à appliquer le même schéma à nos propres vies, même si les aspirations ne coïncident pas. On veut le même appartement que le voisin, vous savez, celui avec la cuisine américaine et la terrasse ensoleillée.

Et puis, il y a ces autres. Ceux qui osent, les fous. Ceux qui déconstruisent les codes pour redessiner des lignes à leur image. Ceux qui ont la bougeotte, qui recommencent, parfois depuis le début. Qui tentent, encore et encore. Et encore, si nécessaire. Et réussissent, comme si c’était la chose la plus naturelle qui soit. Donne-moi le goût de ta réussite, et je te dirai qui tu es, oui, oui.

Ceux qui trouvent leur voie à dix-huit ans sont des chanceux ; ceux qui se retrouvent après trente ans sont des visionnaires et des héros sans cape. Une source d’inspiration et un catalyseur pour tous ceux qui s’efforcent désormais d’ériger, brique après brique, leur propre sens de l’orientation.

Photo par Mitul Shah

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