Qu’il est bon d’être une femme…

J’ai un souvenir très précis du jour où je suis devenue une femme. À dix ans tout rond, un peu par hasard.

Jusqu’alors, ce que ma famille m’avait inculqué se limitait au savoir-vivre, sérieux à l’école, respect des aînés, VTT tous les samedis, et à une montagne d’interdits (ô, doigts dans le nez, délice injustement banni). Côté style, j’oscillais entre le Prince de Bel Air, Princesse Sarah et Bob Marley (la fashion police a été créée par la suite). Mes héros étaient Nicky Larson, Pégase (Chevaliers du Zodiaque represent), le Grand Meaulnes, Terminator, la sœur aînée des Cat’s Eyes, et Michael Jackson.

A l’école, je me battais, jouais avec mes copains de classe. J’en tombais amoureuse. Rougissais de leurs compliments. Écoutais leurs peines de cœur sans comprendre pourquoi tout était si compliqué.

Et puis, un jour, pendant une séance de poirier contre le mur de la cantine, l’expression a sifflé : « garçon manqué ». La liste des reproches étaient exhaustifs : ne porte que rarement des jupes et des robes, ni serre-tête ni barrettes, pas de rose, toujours à jouer et guerroyer avec les garçons, jamais les cheveux lâchés… Accéder au club des filles avait un goût bien amer… Une autre encore : « lui, là-bas, c’est qu’une pleureuse ». Jusqu’à présent, la seule personne que j’avais vue s’épancher, c’était mon voisin, quand son chien était mort. Sa petite-sœur l’avait consolé.

La déferlante a ensuite atteint la classe : les garçons, agglutinés au fond de la salle, chahutant les filles qui essayaient de suivre. Les moqueries lorsqu’un jour, une tâche rouge a émaillé le pantalon blanc de Sophie, quand Romain a soulevé la jupe de Camille pour voir sa culotte… Ils s’amusent, c’est de leur âge, bourrés d’énergie, affirmait la maîtresse, se voulant rassurante.

Soudain, les cours de sport tant aimés sont devenus un lent calvaire, lorsqu’à la faveur d’un match de volley, les aisselles velues de l’une se sont révélées, qu’un duvet roux est apparu sur le bas ventre d’une autre, ou qu’une poitrine naissante a rebondit pendant le cours de trampoline. Qu’elles étaient nombreuses, celles qui, frémissantes de honte, couraient se réfugier au vestiaire, sous les rires des autres filles, des garçons et du professeur ; la cour de récréation, lentement, s’est figée en deux camps distincts.

De nouveaux poncifs accompagnèrent mon entrée dans l’âge adulte : moi qui espérais enfin une liberté absolue, loin du stress des examens et des semonces des enseignants, je réalisais le poids infini de concepts raffinés. A trop aimer l’amour, on en devient une salope. A trop aimer lire et les chats, on en devient une vieille fille laide. A avoir obtenu un poste à la hauteur de ses ambitions, on en est soupçonnée de « promotion-canapé ». A trop attendre un partenaire à notre goût, on en devient une fille difficile. A ne pas mettre de maquillage, on rejoint le rang des négligées. A ne pas maigrir assez vite après une grossesse, on intègre le catalogue des flemmardes. A parler trop fort, on incarne l’hystérie.

J’ai appris, dans l’indifférence générale, à me mésestimer, à me trouver trop maigre, trop grosse, plus laide qu’elle, tu sais, la fille du film. A haïr et considérer les autres comme mes ennemies et concurrentes.

Sans même le réaliser, on se résigne à sortir avec le gars gentil que tout le monde adore mais qui a tendance à nous rabaisser un peu trop souvent. On n’ose pas voyager en solo, dîner seule au restaurant, boire un verre de trop, écarter les jambes quand on porte une jupe, sortir quand on a un bouton, apprendre à coder, entamer des études d’ingénieure, aller à la piscine sans être parfaitement épilée. Une vie d’empêchements, lentement, sûrement, parfaitement.

Problème notable : je déteste toute forme d’interdit relatif à mon sexe. Et, surprise, ma bande de femmes indomptables aussi.

Des amies qui, chacune à leur manière, imposent leur rythme à une société qui s’applique à digérer leur libre-arbitre. Qui aiment ou pas, baisent ou pas. Engloutissent des quantités impressionnantes de glucides quand ça leur chante, revêtent des sweat-pants un samedi soir. Qui n’hésitent pas à attraire à elles les filles seules dans le métro, passé minuit. Qui injurient les salauds, divorcent, et osent quitter un rencard qui ne mène à rien. Qui exigent des augmentations, pratiquent assidûment la mobilité professionnelle et les changements de voie. Qui sont fières de leurs larmes, de leur intelligence, et célèbrent leurs rages.

Et quand l’air tend à manquer, que le patriarcat se fait sentir trop violemment, elles se pardonnent de craquer, veillent sur celles pour qui la lutte est trop épuisante, et qui ont consenti à certains (grands) sacrifices.

Ces femmes, ces sœurs, qui chaque jour se brûlent au nom de notre liberté chérie, et qui, par leur sang, leurs pleurs, leurs hurlements de joie, poursuivent les constructions de nos aînées, c’est à elles que je songe et dédie cette journée. L’aurore à venir sera la nôtre, assurément.

Crédit image @Stephanie Hofmann

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