Chroniques

La photographie

Dans son livre, il y a la photographie de la femme qu’il aime, un cliché Polaroïd. Elle est assise sur une chaise en osier rembourrée en son centre ; on peut voir un tissu imprimé de petites fleurs jaunes qui dépasse sous son jean.

Elle a les bras croisés sur la poitrine, les yeux plongés dans ceux du photographe. De qui tient-elle ce port altier ? De sa mère, cheffe du bistrot le plus reconnu de la place du Tertre ? De son père, dernier peintre encore autorisé à payer ses repas au Flore avec un dessin ? Ses doigts s’enfoncent dans le tissu soyeux de son chemisier : peut-être a-t-elle froid ; au mouvement de ses boucles frisées, on comprend que c’était un jour de grand vent.

Un rayon rebondit pile sur une de ses pupilles, on dirait qu’elle a une iris verte et l’autre marron, c’est troublant, ces yeux vairons de circonstance. Le duvet sombre de ses avant-bras a pris une teinte dorée par endroits, il contraste sur sa peau brune, un peu échauffée aux genoux.

Elle ne sourit pas, comme si le flash l’avait surprise en plein songe : elle a l’air encore engoncé des nuées de l’imaginaire, semble émerger de très loin. Tout dans cet instant respire cette tendresse muette qui ne se manifeste ni par les mots, ni par le geste, mais par cette manière appuyée de retenir le moment.

Le lendemain de cette photo, elle s’était évanouie dans la nature, ne laissant derrière elle qu’un fond de bouteille de Fleurs d’Oranger, dont elle avait coutume d’en asperger généreusement les draps avant de s’endormir.

Il ne lit plus, et la page qu’il est sur le point de tourner reste suspendue pendant de longues minutes. Il n’est jamais vraiment parti de cette place écrasée de soleil, à quelques mètres du musée Réattu. Il se souvient que, pour la première fois depuis longtemps, il s’y était senti profondément aimé ; une main fraîche déposée sur son front surmené.

Avait-il remisé ce vestige de l’été dans ce roman à dessein ? Il ne se reconnaît pas dans cette nostalgie, lui qui, jusqu’à présent, aimait à changer de logement, d’arrondissement en un après-midi, accompagné de sa grande besace en cuir et de son Ipad, parce que faire fi de cette technologie-là ne lui ressemblerait pas non plus.

Les souvenirs sont les sédiments du temps qui passe, se dit-il, alors que son témoin vient le rappeler à l’ordre. Dehors, les invités s’impatientent ; le pasteur bavarde gaiement avec ses beaux-parents et futurs voisins de palier, dépaysés par cette rive qu’ils connaissent à peine.

Il glisse le carré de papier glacé dans la poche de son veston, qu’il presse contre sa poitrine tel un talisman. Il aimera celle qui vient comme il pourra. Un profond soupir, et puis il sort.

Illustration : Rihanna par Deana Lawson (Afro-USA photographer) @Garage Magazine

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