Bas les masques

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Oui, ses prières avaient enfin été entendues.

Des rencards foireux aux blagues contenues, des mecs aux préliminaires dignes d’une autopsie dans NCIS, tous ces grands moments de solitude trouvaient enfin, enfin ! un heureux dénouement.

C’est à la faveur d’un anniversaire costumé qu’elle l’avait rencontré.

Son total-look Reine des Neiges l’avait tout de suite charmée…ou était-ce plutôt sa manière de lui proposer une tartine de houmous, un bout d’olive noire coincé entre les dents ?

Très vite, ils s’étaient mis à injurier chacun des personnages de Dora l’exploratrice, comme ça, d’instinct. Ils avaient critiqué la mode des carreaux, les hipsters dans leurs triplex à Montreuil ou Pantin, les écrivains qui, se sachant belles.beaux gosses, étaient toujours en photo sur leurs livres…et à quel point ils ne lisaient que ceux-là, du coup.

  • Leurs références musicales ? Why Mud et Jordan Rakei en boucle sur leurs platines ;
  • Lost vu et revu en streaming jusqu’à en perdre le sommeil (puisqu’on vous dit que la fin est beaucoup claire qu’il n’y paraît!) ;
  • Passion commune pour les courgettes sautées et le poulet rôti-mayo, en sortant d’une soirée très raisonnablement arrosée ;
  • Finir mutuellement leurs phrases, avant même de les avoir commencées, check.

A la fin de la soirée, ils s’esclaffaient sans raison, et la connivence, palpable, les isolaient peu à peu du reste des convives. Ou alors ces derniers s’excluaient-ils eux-mêmes, comme tous ceux qui assistent, impuissants, à la naissance d’une idylle ?

Une heure du matin. La fête bat son plein, mais il est temps pour eux de partir, question de principe.

Devant la bouche de métro, leurs œillades se font plus insistantes, le flux de paroles ralentit…Elle ose lui souffler « tu as quelqu’un, en ce moment ? », «Je te dirais que c’est très, très, compliqué, et toi ? » « La même ».

Il lui propose alors un « dernier verre…de thé vert » qu’elle accepte en un éclat de rire bien trop nerveux pour être innocent.

« Au fait, il serait temps de les retirer, non ? » Parce qu’avec l’euphorie, ils avaient complètement oublié de retirer leurs masques, lui de Deadpool (oui, avec un costume de Reine des Neiges), et elle de chat (déguisement de Neytiri déguisée en serveuse déguisée en félin).

« Ok, en même temps à trois. Un…»

C’est quoi son prénom, déjà ?

« Deux… »

Ah oui, Romain !

« Et trois ! »

Romain…Comme son mec.

“Pourquoi le bon mec ne se trouve jamais dans le bon wagon?”

poupée ken

…sachant que le seul wagon qui existe reste le nôtre, retraçons ensemble le postulat de départ.

Il y a de ces jours où l’on se sent particulièrement prête à séduire et à être séduite. Tout a été mis en œuvre: les ongles sont sertis de la bonne teinte, notre crinière, aussi souple que dans une réclame, glisse voluptueusement sur notre front. Notre émail dentaire devient un phare dans la brume matinale, les piétons dansent au son de “Let’s dance” sur notre passage, les voitures nous laissent traverser au feu vert et klaxonnent comme pour un mariage.
Oui, il y a de ces jours où notre potentiel à choper ne fait aucun doute. Et c’est malheureusement en de tels instants que l’élégie tourne à la parodie, une sorte de énième “Die Hard” où l’on note qu’après dix-huit cascades et douze truands éliminés, l’homme chauve à l’écran n’est pas Bruce Willis:

→ Scénario n° 1, “la malédiction de la rame d’en face” :

Les portes du compartiment s’ouvrent. Vous vous efforcez de choisir le strapontin le moins hygiéniquement douteux. Vous vous retenez d’un doigt à l’une des barres du métro, juste un doigt, hein, car, et cela est de notoriété publique, les microbes ne colonisent que les mains entièrement agrippées. Passons.
Vous tournez la tête vers la vitre et, what? Un brun, un blond cendré, un roux, un rasé vous contemplent, vous, la Désirable ! Et ce sourire qui répond au vôtre : enfin des hommes à jeun qui ne craignent pas les femmes sûres d’elles! Mais la lumière s’éloigne: vous plaquez votre visage contre la vitre, faisant fi de toutes les précautions sanitaires élémentaires, le nez et la bouche écrasés contre la glace pour mieux distinguer (?!) les silhouettes célestes déjà passées, l’oeil hagard…Vous faites peur à voir.

Pourquoi diantre a t’il fallu que vous choisissiez la direction de métro que n’empruntent que les vieux, les enfants et les harpies? Affrète t’on des rames spécialement pour les beaux garçons résidant dans le sens opposé? Existe t’il un numéro vert où l’on peut s’inscrire?
Lorsque l’incident devient la loi, on peut aisément convenir que cela tient de la malédiction. Quant à ce picotement dans votre gorge, c’est la certitude d’une journée fichue à venir…

→ Scénario n° 2, “le supplice des deux wagons d’avant”:

Toujours aussi belle et désirable. Vous atteignez enfin votre quai en bon état de séduire, malgré ces interminables couloirs nauséabonds, notamment grâce à un déodorant dont une goutte seule ferait fondre de l’acier. Comme des milliers de citadins, vous avez pris la savante habitude de vous placer au niveau de l’embouchure de votre sortie/changement. Corollaire immédiat : LE beau mec du jour vous passe littéralement sous le nez, deux wagons avant le vôtre, avec juste assez de cette attitude parfaitement sereine et décontractée pour laisser s’insinuer en vous l’atroce pressentiment qu’il aurait consenti de bonne grâce à un café en votre compagnie. Ce chien qui aboie en vous regardant fixement? Si, si, il se fiche de vous.

Alors? Jusqu’à quand, ces opportunités qu’on ne peut rattraper et qui filent entre les mailles du temps, qui coulent le long de nos bras ballants?
La routine est un fichu salaud et, de ce fait, suffisamment prévisible pour être dompté. Car, il est temps de se l’avouer, la peur de l’échec et de la désillusion est curieusement la plus forte de nos angoisses. Personnellement, je n’ai encore jamais vu quelqu’un se faire brutalement éconduire par un homme: “PARDON? ME PROPOSER UN CAFÉ? VOUS ÊTES CINGLÉE !!”
Houspiller les vendeurs ambulants de roses n’y changera rien, il va falloir tenter une expérience relevant de l’hystérie pure : détacher son nez d'”A Nous Paris” et faire retrouver l’usage de nos zygomatiques un peu rouillés, faute de flexions régulières. Comment cela, vous ne voyez rien?
Et ce pardessus kaki, à côté de l’abominable personnage sur votre droite, le nez dans son bouquin, ne serait-ce pas un potentiel Lui? Et ledit abominable personnage d’ailleurs qui, une fois sa frange relevée, s’avère être un spécimen tout à fait plaisant, bien que passablement renfrogné par un vilain rhume, qu’en fait-on ?
Bousculer le bon vieux quotidien ou survoler sa vie sans obligation d’achat, il va falloir choisir.

Haut les cœurs !

Crédit photo : Mattel