Un peu moins aujourd’hui qu’hier

AUJOURD’HUI

Je n’avais pas les codes. Pour te comprendre.

Je n’avais pas les clefs. Pour te défendre auprès des miens.

Je n’avais pas l’envie. D’attendre, de t’attendre, de te voir hésiter, faire un bout du chemin sans y croire, si lentement.

Je n’avais pas la force. Te savoir. Et elle. Toi, du haut de ton piédestal démesuré. Bâti de mes propres mains.

Je n’avais pas l’attention. Déficit chronique, digne conséquence de ton regard. Ces yeux-là, mon Dieu.

Je n’avais pas la patience. Comme si chacun de mes mots – épurés, hésitants, condensés –  provoquaient effroi et malaise.

Je n’avais pas la bonne distance. Venir vers toi, c’était comme une de ces épopées solitaires. On s’y perd autant qu’on réapprend à éprouver son endurance. Que je n’ai pas.

Je n’avais pas la bonne intention. Celle que je te présentais n’était pas celle, profonde, brûlante, palpitante que j’avais envie de t’offrir. Que tu n’avais pas envie de recevoir.

Je n’avais pas les moyens. Tu es terrible. Lointain. Cet inestimable, je n’aurais pas su le fructifier sans me contraindre.

Je n’avais pas les gestes. Face à mon mimétisme muet de ta propre immobilité, j’ai retenu des élans qui auraient pu, qui sait, briser bien des écueils. Que tu as soigneusement placé entre nous. Sur le fil.

Je n’avais pas envie de voir. Toi. Immensité de ton sourire et de ta perplexité. J’aurais aimé nous voir affranchis de ces oripeaux, après tout, notre nudité ne pourrait-elle pas libérer tout ce que les mots tardent à illustrer ? Qu’on se révèle, oui, se le permettre. Ensemble.

HIER

« Je pense à toi »

Il y a songé durant tout son séjour. Ce qui devait être un rendez-vous professionnel immanquable s’est muté en une colère inexplicable. A chaque échange, contrat relu et corrigé, plongeon, verre de trop, je pense à toi apparaissait sans prévenir, toujours plus assourdissant. Une piqûre impossible à soulager.

De quel droit, penser à moi ? Moi, je ne pense qu’à ce séjour, au menu du déjeuner, à mes projets… Alors pourquoi réduirait-elle toute sa concentration sur…moi ?

Avant qu’il ne parte en déplacement, cette fille lui avait envoyé un mail, trois lignes, tout au plus, sous forme de clin d’œil maladroit…Rien de notable, jusqu’à ces quatre mots. Minuscules, étroits, comprimés.

Alors qu’il se blottit dans un fauteuil, sur la terrasse inondée de soleil de son hôtel, il prend à peine le temps de remarquer combien les fleurs poussent vite, dans ce coin de paradis, au milieu d’un presque désert.

Il avale un verre de jus de mangue frais comme s’il s’agissait d’eau tiède. Son élue lui envoie des messages inquiets, auxquels il répond par un « ok » et quelques smileys hors de propos.

Et puis, à partir de quel instant, dans un rapport on ne peut plus formel, peut-on décider de penser à quelqu’un ? N’existe-t-il pas des règles, des obligations à remplir, avant toute chose ? Ne doit-on pas d’abord passer par le sas des sentiments partagés, avant de se risquer à une telle vulnérabilité ?

Il doute qu’elle réalise la portée d’un tel message. Une odeur d’encens et de vanille s’élève autour de lui. Comme elle. Il gagne, agacé, sa chambre, où un bain moussant l’attend déjà. Il s’y plonge sans délice, relisant ses précédents mails. Non, aucun sous-entendu, aucune promesse ! Ce qu’il souhaite, avant tout, c’est qu’on le laisse ressentir en paix, à son rythme, et au gré de toutes ses angoisses les plus sèches.

Je pense à toi…Mais on ne s’affiche pas comme cela, auprès d’une personne qu’on connaît à peine ! D’ailleurs, c’est qui cette fille ? Une amatrice, une collectionneuse ?

A la réflexion, on ne peut pas répondre à un « je pense à toi » avec légèreté. Des mots graves, qu’on se doit de manier avec précaution, méfiance et doigté. Car après cela, tout est envisageable, de l’envoi de bouquets de roses anonymes, à des lettres parfumées le jour de la Saint Valentin, en passant par la banderole aérienne. Impossible, non, impossible de souffrir une telle insolence. Déraison ! Désinvolture !

Il s’enfonce sous la mousse parfumée. Lorsqu’il en émerge enfin, un peignoir moelleux posé près de lui l’accompagne jusqu’au balcon, où le soleil de l’après-midi entame sa lente descente. Il scrolle nerveusement le fil de ses textos. Bon, elle n’a pas réussi à trouver son numéro, c’est déjà ça.

Une vibration, il sursaute. Son élue, encore, qui aimerait bien lui parler de « quelque chose d’important ». Il retient son souffle alors que retentit la tonalité. Elle semble sourire au bout du fil : je voulais juste te dire merci pour les fleurs. Il lui raccroche au nez, et, par réflexe, jette son mobile dans la piscine, quatre mètres plus bas. En sueur, il tente de se concentrer, quoi, elle aurait donc réussi à trouver son adresse, oh mon Dieu, non, non…oubliant qu’il les avait commandées lui-même, avant de partir.

Eternel masculin vs Girl Power

girl power

« On ne vous comprend plus !» « Pas besoin, hé, macho ! » «Que voulez-vous de nous ? » « Tout, Monsieur Moustache, tout ! »

Ô joie singulière et apaisante de vivre ensemble. De s’écouter. De se comprendre. Bon, où en est-on ?

Les Femen. Pas du tout violentes. Pas du tout hurlantes. Mais comment font-elles pour se trouver sur tous les continents, à une vitesse incroyable ? Démultipliées, elles sont partout, et nous enveloppent d’un halo de colère indicible. Leurs corps bariolés de slogans militants rappellent les peintures cérémonielles des guerriers tribaux. Leurs torses nus s’apparentent à ceux des augustes chefs de guerre maoris. Là où certains ne repèrent que des seins exhibés, on peut aussi y voir des lutteuses prêtes  à l’assaut.

De quel phénomène ce débordement de rage est-il donc l’écho? Se poser la question laisse songeur…

…aurait-on déjà oublié ? Omis que, par exemple et très étrangement, il apparaît que les jeunes femmes ressentiraient le besoin de gagner un salaire équivalent à celui de la gent du sexe fort, histoire de pouvoir le dépenser sans regret en savons Lush et compensées Marant, voire et/ou en livres. Le choc.

De plus, les missions ponctuelles ne les tenterait plus, non, un CDI matcherait beaucoup mieux avec leur nouvelle veste tweed. Et puis les coups, alors ça, non, plus possible : envie de profiter de leur exceptionnelle longévité, sans exception.

Enfin, déguster un pot de glace tranquille devant un film, sans constater que dans le dernier spot télévisé vantant un parfum, le mannequin ne s’est toujours pas décidée à revêtir un peignoir, histoire de conserver un peu de ce mystère que son regard lustré ne permet plus de deviner…

pin up gif

Non, voir un homme nu dans une publicité pour un appareil photo n’est définitivement pas la solution : à discrimination égale, bonheur retrouvé ? Vraiment ? A moins d’obtenir le droit de les sélectionner…

C’est que l’homme idéal commence à prendre forme. Ferme, mais aussi doux et compréhensif. Qui sait conserver sa part féminine tout en gardant un œil ému sur nos derniers achats compulsifs chez Bruuns Bazaar. La galanterie ET le machisme discret. Oui, les hommes font des efforts: ils se laissent pousser la barbe tout en sachant distinguer un pull Comme des Garçons d’une veste customisée Andrea Crews. Et ils ont presque accepté le fait que les demoiselles sachent siffler les passants aux terrasses des cafés, faire des tartes, fumer et jurer comme des corsaires.

Cela mérite donc bien un petit effort. Promis, à l’avenir, les filles seront plus douces. Et les Femen pourront enfin s’habiller chaudement ; c’est certain qu’elles n’attendent que cela. Juste le temps de faire fondre l’iceberg de vingt siècles d’inégalité et ce sera prêt. Mais oui, puisque on vous dit que c’est une promesse !

Haut les cœurs !