[Le film] “La tortue rouge”, de Michael Dudok de Wit

Le pitch : un naufragé prisonnier d’une île au confort sommaire. NULLE ÂME QUI VIVE. eT POURTANT…

L’homme ne parle pas, ou, du moins, éructe des exclamations universelles communes à tous ceux piégés dans une situation similaire.

Rapidement, la chappe du silence, au départ terrifiante, puis, ponctuée du ressac des vagues et du chant des oiseaux, se revêt d’une singulière familiarité.

Alors qu’il essaye, une énième fois, de fuir, une tortue rouge renverse sa frêle embarcation : c’est le début de l’aventure pour le naufragé, avec, en filigrane de sa captivité, l’essence même de notre condition.

En retirant tout le vacarme du monde, les luttes infinies d’ego et l’amertume de ne pas avoir choisi d’être, que reste t’il sinon notre individualité pétrie d’angoisses existentielles ? Captifs d’un espace immense, nous nous inventons des frontières, dans un souci de circonscrire l’infinité des possibles à un périmètre moins étourdissant.

La tortue rouge ramène le spectateur à une humilité primitive, efface le chaos pour ne laisser émerger que la trivialité sublime de ce qui nous meut : la quête d’amour véritable, le seul pansement tolérable à déposer, en douceur, sur nos blessures d’âme.

La nature, par sa tendre fatalité, se révèle une partenaire incontournable, composante intrinsèque de notre organisme, compagne indulgente de nos anxiétés plurielles.

Un épisode fort du film : alors qu’il se sait parfaitement piégé, le héros, coincé à flanc de ravin, sans aucune possibilité de regagner la surface en grimpant, parvient à s’en libérer, comme si, à l’aune de son sort inéluctable, il restait déterminé à s’autoriser l’espoir.

Cette certitude d’avoir le choix face à une infinité de possibles, le pari d’y croire, malgré tout, tel un pied de nez colossal au temps qui fuit, transmettre et consentir au changement, ce conte initiatique déroule l’écheveau de la vie d’un homme, ici sur une île, mais transposable dans une mégalopole ou un chalet dans les Cévennes.

La tortue rouge, de Michael Dudok de Wit (2016)

Crédit image@Wild Bunch Distribution

[De retour du musée] MALI TWIST, Fondation Cartier, Paris 14ème

Le continent noir est à l’honneur à Paris cette saison avec une rétrospective consacrée au photographe malien Malick Sidibé (1935-2016), vingt-deux ans après l’exposition qu’avait présentée la Fondation en 1995, inédite à l’époque.

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Né en art comme on entre en religion, celui que l’on surnomme l’œil de Bamako a su poser, sa vie durant, un regard aussi tendre que fervent sur ses contemporains. Sillonnant les bals poussières et les surprises-parties, armé de son appareil Brownie Flash, il se fait connaître en immortalisant les dieux et déesses des nuits chaudes bamakoises, entre frénésie yéyé et nouvelles indépendances.

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« Le noir et blanc, c’est la vie »

Né en 1935 à Soloba, village du Sud-Mali, le jeune Malick, après un diplôme de joailler de l’École des arts et des artisans soudanais de Bamako, intègre en 1955 le studio Photo Service de Gérard Guillat-Guignard.

Très vite, l’année suivante, il commence à saisir des instantanés de cette époque charnière, deux avant la proclamation d’indépendance du pays. En 1962, il ouvre son propre studio, Studio Malick.

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Il se spécialise dans la photographie documentaire, faisant de la jeunesse son sujet de prédilection : c’est cette atmosphère singulière, capturée avec une empathie propre à l’artiste, à laquelle l’exposition fait la part belle.

En témoigne Nuit de Noël (Happy Club), sélectionnée par le TIME comme l’une des « 100 photographies les plus influentes de l’histoire ».

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« L’image ne trompe pas »

A partir de 1976, Sidibé fixe son objectif dans son studio, qui devient le passage obligé de la capitale malienne. Portraits de famille, fashion victims, personnages hauts en couleur en tout genre, accompagné (ou non) d’un mouton, d’une moto, en tenue d’apparat, toutes les fantaisies sont permises.

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Entre fierté et exubérance, les portraits de l’artiste déroulent le fil d’une certaine époque de liesse absolue. La joie, l’insouciance, le visiteur prend part aux élans spontanés d’une génération incandescente.

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Vibrant hommage à l’énergie créative d’un artiste aussi discret que prolifique, Mali Twist se veut également le témoin d’un art contemporain africain désormais incontournable. L’exposition, avec plus de 250 photographies, donne à voir l’éclosion inédite d’une veine de créatifs affranchis, malgré le tumulte de l’histoire, à l’image de Paa Joe.

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Un rayonnement qui dépasse les frontières africaines, comme en témoigne Janet Jackson dans son clip Got ‘till It’s Gone (1997).

A partir de 2000, Sidibé accumule les récompenses, notamment, le Prix international de la photographie (Fondation Hasselblad, 2003), Lion d’Or d’honneur (52e Biennale d’art contemporain à Venise, 2007), Infinity Award for Lifetime Achievement (Centre de la Photographie de New York, 2008).

Le photographe confidentiel est désormais une étoile consacrée internationalement.

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« Danser, c’est bon ! »

Dès notre arrivée, nous sommes embarqués dans un voyage sensoriel complet. Bercé par une bande-son particulièrement soignée, conçue par l’écrivain Manthia Diawara et André Magnin, galeriste et commissaire de l’exposition (aux côtés de Brigitte Ollier), un studio-photo est même soumis à la fantaisie de chacun, à l’aide d’accessoires délicieusement rétros.

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Jusqu’en février 2018, différentes soirées seront proposées, parmi lesquelles une carte blanche à Ballaké Sissoko (les 5 et 6 février 2018) ainsi qu’un « bal populaire » avec l’Orchestre Taras (le 17 février 2018).

Une fête dans la fête que n’aurait pas boudé Malick Sidibé, pour qui « dans la vie, il faut s’amuser, après la mort, c’est fini ! »

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 Malick Sidibé – Mali Twist, jusqu’au 25 février 2018 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain (Paris XIVème).

 

 

Images @Andre Magnin and Hackelbury Fine Art

[De retour du théâtre] Roméo & Juliette – Théâtre du Ménilmontant, Paris 20ème

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Quand la tragédie la plus célèbre au monde et l’une des compagnies les plus prometteuses du moment, Les Chiens Andalous, se réunissent, que peut-il arriver de mieux, finalement, un mercredi soir, après une journée à courir après le temps, son mec (Matthias Schoenaerts, pour ne pas le citer – comment cela, je rêve ? Et c’est interdit peut-être?), et des urgences au bureau, à en perdre haleine ?

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Les Chiens Andalous, c’est une meute de onze artistes aux horizons confondus (Marion Conejero, Karl Philippe, Thomas Silberstein, Paul Reulet, Danièle Yondo, Zerkalâ, Pauline Marbot, Luca Gucciardi, David Réménièras, Alexandre Gonin et Jean-Charles Garcia) avec un objectif commun : éclater cette épaisse cloison de verre entre le public, le texte et la scène.

Adieu, trois coups : ici, le silence s’installe de lui-même plutôt qu’il ne s’impose ; la pièce s’ouvre par une silhouette spectrale, dont l’aura envoûtante présage du drame à venir.

Ce « Roméo et Juliette » là surprend par son audace : les acteurs sillonnent la salle, tel un territoire enfin reconquis. Ils poursuivent sur scène une conversation débutée parmi nous. Ils nous lancent des regards inquisiteurs, s’éloignent par l’issue de secours, se bousculent au milieu des habiles décors de Pierre Mathiaut : nous voici à Vérone !

Quant à la création lumière, plus qu’un éclairage, Vincent Mongourdin offre un écrin idéal aux amours contrariés de R&J. Ici, des corps parcourus d’un flash frénétique, leur chorégraphie hypnotique berçant la rencontre des amants maudits. Là, une sérénade qui, à la faveur de la nuit, tout en ombres chinoises,  imprègne des toiles tendues dont on aimerait tant qu’elles les enveloppe, les sauve de leur funeste destin.

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La musique, elle, parvient à synthétiser toute la palette des émotions qui fusent. Aux commandes, Zerkalâ, dont la bande-son inédite, furieusement décalée, achève de briser les frontières académiques. Parce qu’il en faut, du talent, pour remixer tout en douceur « Du Hast » de Rammstein pour une pièce si jeune, à peine 400 ans…

Et si nous allions nous aussi à la reconquête de l’espace théâtral, y prendre place comme si nous ne l’avions jamais quitté ? C’est que, devant cette plongée inédite au cœur du drame qui a façonné notre rapport au sentiment amoureux, il devient urgent de s’installer dans ces fauteuils moelleux, se rendre à la rencontre de cette troupe géniale, de cette mise en scène quasi cinématographique de Marion Conejero et applaudir chacun de ces acteurs incandescents qui nous offrent, chaque mercredi, leur talent, leur transe et leur tendresse.

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Parce que ce dévouement au service d’un spectacle total, à l’émouvante sincérité mérite d’être admiré, et précieusement conservé en mémoire, avec cette certitude, une fois les lumières rallumées et le chemin vers le métro entamé, qu’on « y était ». A vous, les Chiens !

 

Roméo et Juliette de William Shakespeare, mis en scène par Marion Conejero, Théatre de Ménilmontant (Paris 20ème)

Artistes :  Thomas Silberstein (Roméo), Marion Conejero (Juliette), Luca Gucciardi (Mercutio), Pauline Marbot (Lady Capulet), Daniele Yondo (La Nourrice), Paul Reulet (Frère Laurent), David Remenieras (Pâris), Jean-Charles Garcia (Capulet), Karl Philippe (Tybalt), Alexandre Gonin (Benvolio) et Mateo Lavina.